Sur une hypothèse psychanalytique d’intrication de facteurs génétiques, épigénetiques et acquises dans la transmission de la schizophrénie

Résumé. Selon la théorie lacanienne chez les psychotiques le symbolique est en carence car cette opération de renvoi, propre à  la catégorie du signifiant, est défectueuse du fatigue le désir de la mère est resté  pour l’enfant sans médiation par la fonction du père en tant que tiers de la relation mère-enfant. Dans la schizophrénie (et certaines psychoses délirantes en général) dans des conditions spécifiques, la fonction du signifiant tombe en panne et le monde du schizophrène devient ainsi un monde où plusieurs événements sont énigmatiques et lui font signe. Le schizophrène essaie de pallier à ces signes qui l’envahissent, entre autres, par une humeur délirante  et  par l’apathie. Ces deux versions d’attitude correspondent à des processus stéréotypés (et humoraux) par lesquels le schizophrène essaie d’éviter l’angoisse que l’énigme du désir de l’Autre lui pose, et – en même temps – à des processus psychosomatiques de l’organe cerveau. Nous évoquons quelques mécanismes neurobiologiques qui pourraient être en rapport avec ces processus psychosomatiques.

La théorie psychanalytique de la psychose et la question du filtrage de la perception

Nous allons faire d’abord un rappel de  la théorie psychanalytique sur la psychose, en particulier lacanienne. Nous  commençons par  le stade du miroir de Jacques Lacan (1966, pp.93-100). Le nouveau né n’a pas son névraxe suffisamment développé ainsi il perçoit dans un premier temps son image comme morcelée par la voie proprioceptive. Puis à partir de l’âge de 6 mois il perçoit une image unifiée de lui-même d’abord au miroir, ou chez les autres, avant de sentir, par ses propres sensations, cette unité. L’image au miroir et l’image des autres  fait d’une certaine manière référence extérieure, fait  sens pour lui quant à sa propre image (Walehens, 1980). Le sens que donne l’image de manière rétroactive, constitue aussi la base pour le virage du « Je » spéculaire au « Je » social pour lequel la fonction de la nomination par l’Autre est  aussi nécessaire (Lacan, 1966, pp. 647-684). Le bébé ne se  reconnaît pas seulement par le fait que il  constate sa  ressemblance à l’autre mais aussi parce que,  par le discours, l’Autre, en le nommant, ratifie ce projet et en même temps il  différencie le  bébé  de cette image. Le nom, et le symbolique en général, inscrit le bébé dans une histoire qui dépasse l’instantanéité de sa reconnaissance dans le miroir. Le travail de nomination va s’accomplir à travers la fonction  du Père en tant que référence pour le désir de la mère. Si ce travail ne s’accomplit pas, s’il y a forclusion du Nom-du-Père  dit Lacan (1955-1956, p. 15),   l’enfant va  rester identifié  à cette image.

Le sens que donne l’image propulsée  par l’effet de nomination, a un effet aussi d’exclusion pour des sensations du corps propre. C’est un  refoulement primaire de sensations cénesthésiques. Marcel Czermak a parlé à propos de ce refoulement primaire d’une forclusion primitive. « Du moment où on est pris dans le langage », dit Marcel Czermak, « qu’on veuille ou pas il y a des trucs qui ont été forclos pour les uns et les autres et qui serrons irrattrapables, et qu’à être sollicités sur ce point, à tout jamais disparu, il y des représentants sans représentation et qui peuvent aussi bien apparaître. Alors effectivement pourquoi pas des phénomènes des psychoses et des manifestations psychosomatiques, l’angoisse, etc. ». In www.freud-lacan.com. Antoine Vergote met en cause plusieurs éventualités pour l’échec du refoulement primaire : « On imagine »,  dit-il  «plusieurs raisons de pareil échec : des sensations de plaisir trop fortes ou pas assez satisfaisantes, des frayeurs trop intenses, un rythme brisé d’expériences différentes, un déficit neurobiologique de la ‘barrière pare-excitation’» (Deveresse et al., 1998, p. 237). Les sensations du corps forcloses sont aussi  des traces mnésiques qui vont restés  exclues des représentations propres au langage, car ces derniers sont aussi l’effet de la sélection faite par l’image symbolisée qui donne sens. Cette image polarise les sensations en excluant, en refoulant, tout un tas d’impressions. Je vois, j’entends, je sens à travers un filtre de sens, car je perçois sélectivement à travers l’image que j’ai de mon corps, et en même temps à travers mon identité symbolique  et  le contexte  de ma présence. Il suffit que je fasse une transgression par rapport à mes coordonnées symboliques pour que le champ spéculaire commence à être vacillant. C’est la déréalisation : L’Umheimlich, le familier étrangement inquiétant de Freud Si le travail de nomination, de différenciation de cette image, reste incomplet,  il y aura toujours la tendance  à se fixer sur ses identifications. Chez le paranoïaque, par exemple, l’image des autres servira de contenant  pour ses pulsions  propres. Ce qui est abolit du dedans revient du dehors disait Freud (1954, p.315). Tandis que si le Nom-du-Père opère sur le désir de la mère cela donne accès à une contextualité, à une profondeur de l’image.

Le sens de la réalité dépend de cette profondeur qui est en même temps une possibilité d’historisation, une possibilité d’une existence au-delà  de la synchronie des sensations du corps propre et de l’instantané de l’image de l’autre ci-présent. Le paranoïaque se cramponne, se fige à son aliénation au miroir, au moment où il est astreint d’articuler un «Je» qui dépasse le seul plan de la reconnaissance spéculaire. Dès, par exemple, qu’il doit se situer dans sa généalogie comme effet unique et non pas comme redondance d’un autre. La rencontre avec « Un-père », c’est-à-dire avec un personnage ou une situation qui actualise cette question, peut justement avoir cet effet pour le psychotique. Le schizophrène désorganisé – dans les mêmes conditions de déclenchement -  identifie les morceaux, les objets, de son propre corps  à l’extérieur. Les  hallucinations, cénesthésiques  et autres, sont une perception de ces objets. Ces objets – qui apparaissent de l’extérieur –  sont en rapport avec les traces mnésiques qui n’ont pas subi le refoulement primaire, dont nous parlions à l’instant,  et qui font retour là ou normalement restent toujours sous-jacents – mais hors scène.

Donc, les troubles de la reconnaissance,  la question du contexte et la question de filtrage des sensations sont  très présents  dans la théorie psychanalytique des psychoses. Mais ces questions  nous les trouvons aussi dans plusieurs  conceptualisations neurobiologiques et cognitivistes sur la schizophrénie (Frith, 1966, pp. 521-530; Hemsley, 1993, pp.633-646; Cohen & Servan Schreiber, 1993, pp.85-104; Hardy Bayle, 2004, pp.42-52) ; posées  évidemment à partir d’un point de vue très différent. Nous trouvons intéressant que  ces théories essaient d’objectiver certains troubles. En même  temps, nous pensons qu’elles se trompent, quand elles considèrent  cette objectivation en dehors de toute subjectivité. Mais avant de considérer qu’il y a des rapprochements possibles entre les concepts psychanalytiques et les théories cognitivistes prenons la précaution élémentaire de préciser quelques  différences.

-Les théories cognitivistes pour la plupart considèrent les troubles des schizophrènes dans la  synchronie c’est à dire coupés de l’histoire du sujet et en dehors de circonstances spécifique pour leur apparition.

-Le désir de l’Autre, y compris de celui qui examine le malade, ne compte pas non plus. Le désir, par exemple, de la mère pour le père et le tiers en général n’est pas censé intervenir dans la formation de la tiercité qui régit les métareprésentations.

-Pour la plupart  ces théories proposent un déficit d’un circuit neuronal pour satisfaire, selon une expression de Michel Imbert (1992, pp.44-78), « le souci d’une vraisemblance biologique ».

-Et cette organicité préconisée des troubles  est le plus souvent  considérée par le cognitivisme sous un prisme fonctionnaliste c’est à dire comme un trouble neurologique des modules intégratifs du cerveau.

Néanmoins, il y a des phénomènes cliniques que la théorie psychanalytique ne peut pas aborder non plus, ou si ce n’est de manière périphérique. Nous savons que chez le schizophrène, par exemple, il y a fréquemment des troubles chroniques, qui ne dépendent pas tout à fait d’un contexte particulier comme l’émoussement  affectif, le maniérisme et les stéréotypies de toutes sortes qui sont des traits plutôt stables dans le temps.  De l’autre côté même certains aspects des phases aigues tendent aussi à être automatiques et indépendants des coordonnées symboliques du déclenchement de la psychose. Nous parlons par exemple de l’excitation psychomotrice et d’une attitude interprétative tout azimut. Ces phénomènes  sont fréquemment indépendants du contexte, ou, ils deviennent indépendants du contexte  à une échéance plus ou moins longue. Les neuroscientifiques soutiennent que  nous pouvons même dépister certains de ces troubles par des examens electrophysiologiques, les tests neuropsychologiques et l’imagerie cérébrale. Comment expliquer par exemple « les troubles de l’attention », ou ceux de la « planification de l’action », ou encore « les omissions de réponses » sur ces  tests si ce n’est par le biais d’un certain automatisme. C’est à dire une tendance générale  qui s’installe, à donner de réponses par exemple de tel type, ou, de ne pas répondre.  Comment cela pourrait être vu par la psychanalyse qui est une clinique sous transfert ? Nous pensons que l’idée d’une affection psychosomatique du cerveau peut être justement une piste utile à l’égard de ce type d’automatismes.

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Nous nous expliquons : Chez le schizophrène la forclusion du Nom-du-Père, comme nous venons de dire est génératrice d’une instabilité de la fonction du symbolique qui risque de se défaire comme j’ai souligné plus haut. Après le déclenchement de la psychose la défection du symbolique a aussi des répercutions  sur l’image  du corps, et débouche sur des difficultés de  la réflexivité. Le schizophrène, surtout quand il est désorganisé, a le plus grand mal à faire des hypothèses sur le point de vue des autres. La question du désir de l’Autre devient du coup éminemment angoissante. C’est-à-dire dans ce cas  « la régression » topique du schizophrène à la phase du miroir, implique la défection de la structure triadique, qui était déjà fragile par la forclusion, -qui était d’une certaine manière pseudo-triadique-,  et la mise en place d’une logique  de signes, donc une logique dyadique. Lacan dit à propos du délire de Schreber : D’où  le portrait fidèle que les voix, annalistes disons- nous, lui donnèrent de lui-même comme d’un « cadavre lépreux conduisant un autre cadavre lépreux » (S.92-VII), description très brillante, il faut en convenir, d’une identité réduite à la confrontation à son double psychique, mais qui en outre rend patente la régression du sujet, non pas génétique mais topique, au stade du miroir, pour autant que la relation à l’autre spéculaire s’y réduit à son tranchant mortel (Lacan, 1966, p.568). Le monde lui renvoie une signification de signification, et l’effet dit Lacan, de signification  anticipe sur le développement de celle-ci (Idem, p. 538). Ou, comme il avait dit déjà dans sa thèse, c’est un moment ou forme et contenu de la signification ne peuvent être distingués : Se sont des significations formelles (Lacan, 1975, p.139). C’est-à-dire de la signification  elles n’en gardent que la forme. Nous pouvons dire que le monde pour le psychotique, à ce moment là, contient des signes de significations mais sans contenu. Il s’agit, dit Lacan pour cette phase, « d’un effet de signifiant, pour autant que son degré de certitude (degré deuxième : signification de signification) prend un poids proportionnel au vide énigmatique qui se présente d’abord à la place de la signification elle même » (1966, p.538).  Lacan dans sa thèse a qualifié  cette phase d’ « état affectif presque pur », nous le  citons : « où l’élaboration intellectuelle se réduit à la perception d’une signification personnelle » (1975, p. 137). Nous allons prendre les choses par ce biais de l’affect initial que plusieurs auteurs comme Janet, avec les sentiments intellectuels, et  Jaspers avec l’humeur délirante ont soulignés. Depuis Jaspers plusieurs auteurs ont repris le terme d’ « humeur délirante » comme Kurt Schneider et Wibke Janzarik. Janzarik décrit l’humeur délirante comme « l’excitation interne, tantôt teintée d’angoisse d’étrangeté, tantôt euphorique, la sensation de curieuse indécision et de dispersion émotionnelle qui en règle générale peut être mise en évidence dans les psychoses paranoïdes florides, même si c’est rarement de manière continue » (Sauvagnat, 1997, pp. 69-83). Schneider dit que « L’humeur délirante, qui procède toujours la perception délirante, nous l’appelons son champ de préparation. En aucun cas on ne peut comprendre la perception délirante en la déduisant de ce champ de préparation. Celui-ci est un premier degré de la perception délirante » (Schneider, 1973, p.108).  Selon les auteurs pendant cette phase initiale, il y a, pourrait-t-on dire, une surcharge en signes de signification et cet état est un  état affectif particulier. Nous pensons  que nous pouvons dire que ce premier état affectif particulier, en rapport avec  la surcharge en signes, déclenche un autre  état  plus automatique et plus stable, plus indépendant aussi – de ce fait -  de l’Autre. Cet autre état sera, soit une attitude de désensibilisation  vis-à-vis de cette surcharge en signes,  soit, au contraire, une sensibilisation  qu’on pourrait appeler une humeur  accomplie. Les deux versions évidemment ne sont pas incompatibles et pourraient survenir chez la même personne selon le moment. C’est à dire que la suite se fera soit vers un état d’indifférence  affective, soit vers un affect pur, c’est-à-dire une sorte d’humeur. De ce fait il y aurait une tentative de désaffectation de l’Autre, soit par l’apathie, soit par une humeur délirante stable. Jaspers ne manque pas de rappeler que l’apathie et le sentiment du manque d’affection se sont des états d’âmes ou humeurs moins caractérisés par des sentiments positifs que par un défaut de sentiments. Le même auteur définit les humeurs comme « ‘des états affectifs’ de faible intensité qui donnent à la vie psychique tout entière pendant leur durée une nuance particulière » (Jaspers, 2000, p.115 et p. 109). Tous les deux implique une attitude stéréotypique. Bien évidemment la tentative de guérison par le délire n’est pas  cela. Mais nous pensons que ces deux mécanismes représentent une évolution « psychosomatique » de la psychose et peuvent expliquer, du fait de la  généralisation qu’ils impliquent, une partie de phénomènes que les neuropsychologues  trouvent sur les  tests. C’est-à-dire c’est que ils trouvent  aux tests seraient pour une part de réponses stéréotypées (d’une modalité ou d’une autre) sans prise en compte du contexte de questions ou du problème posé.

 

La compatibilité de certains modèles neurobiologiques avec ces constats

 

Par la suite nous allons essayer de montrer la compatibilité  de ces phénomènes, que nous qualifions bien d’affections  psychosomatiques du cerveau, avec certaines  conceptualisations de la neurobiologie.

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Une théorie d’abord sur certains phénomènes qu’on peut rencontrer dans  la psychose maniacodépressive car ceci nous  permettra de  voir plus clairement cette progression de l’affect réactionnel vers l’humeur automatique que nous venons de voir chez le schizophrène. Dans la PMD Kraepelin avait déjà constaté que  les épisodes maniaques ou dépressifs avec le temps tendent à devenir plus fréquents, et tandis qu’au début ils sont fréquemment réactionnels à des événements péjoratifs de la vie, avec le temps, ils tendent à devenir indépendants de ces circonstances et à se reproduire automatiquement. Si nous prenons ce constat sur notre compte  nous pouvons faire l’hypothèse que par le déclenchement répétitif d’un affect et au bout d’un certain temps, cet affect peut se transformer et devenir indépendant des circonstances psychiques dont il dépendait pour ses premières apparitions. Autrement dit l’affect peut se  « désymboliser » et s’auto-entretenir de manière, pour ainsi dire,  automatique. Il devient de cette façon une humeur. Un psychiatre  et chercheur américain du NIMH qui s’appelle Robert Post et ses collaborateurs ont tenté d’expliquer ce phénomène clinique, en ce qui concerne la psychose maniacodépressive,  par le concept neurobiologique de  l’embrasement (kindling), qu’ils ont emprunté aux travaux de Goddard sur l’épilepsie. L’embrasement est un mécanisme  de sensibilisation neuronale et un mécanisme de neuroplasticité aussi parmi les premiers à être décrit. L’indication de certains antiépileptiques dans le traitement pharmacologique de la PMD a été posée  dans la suite de ces études. Un autre psychiatre américain, Jay Harris a explicitement relié les mécanismes d’embrasement à celui de l’excitotoxicité (la destruction neuronale par l’a surexitation), à propos de la schizophrénie. Il a écrit que :

De la même manière que Robert Post (1992) soutient que chaque épisode maniaque est un événement neurale endogène qui conduit à une progression par embrasement de la maladie bipolaire, je soutiens que chaque épisode durant le cours de la schizophrénie conduit à une excitotoxicité endogène (Harris, 1998, p. 278).

Harris soutient, alors, que le syndrome schizophrénique progresse par des étapes :

1. d’une augmentation prodromique, induite par les amygdales de l’activité dopaminergique au niveau du système tegmental ventrale ; 2. à une formation d’excitotoxicité au niveau de l’hippocampe ; 3. à une compensation subaigüe par des changements, au système aminergique ; 4. à une réduction de la conduction par la glutamate, à tous les endroits limbiques/préfrontaux (Idem).

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Le neurobiologiste Jaak Panksepp a  fait l’hypothèse selon laquelle un de « systèmes émotionnels de base de l’homme »,  qu’il a nommé seeking system,   est hypersensibilisé  dans la schizophrénie paranoïde. Ce système dans des conditions normales serait actif pour chercher des correspondances causales entre des événements qui se produisent simultanément. C’est un système auquel  l’auteur attribue une valeur adaptative et qui, selon Panksepp,  chez l’homme  a affaire  avec la pensée causaliste par analogie. Quand ce système,  qui utilise comme neuromédiateurs la dopamine, devient automatique (free running) peut générer des idées délirantes qui sont en fait une exagération  de la capacité normal du cerveau à faire des liens entre des événements,  qui se produisent simultanément. Il fait l’hypothèse que chez le schizophrène paranoïde, le stress peut activer le système dopaminergique, qui devient ainsi hypersensibilisé, et le seeking system est activé à son tour afin d’enlever la cause du stress. Mais cela aurait comme effet, selon l’auteur, la production d’idées paranoïdes ; car la personne tire des conclusions  trop vite sur la correspondance entre, d’une part des évènements du monde environnant, et d’autre part, ses évènements internes, ses pensées.  Nous voyons encore ici qu’un mécanisme de sensibilisation est mis en cause par Panksepp  comme générateur d’un état automatique dans la schizophrénie paranoïde.

Shitji Kapur et David Mamo (2004, pp. 113-125 et pp.117-119) soutiennent que, dans la psychose, une transmission dopaminergique déréglée conduit à une libération inappropriée de dopamine, à savoir qu’un stimulus – qui devrait être normalement neutre – provoque l’excitation des neurones dans le système mésolimbique. Cette aberration neurochimique usurpe le processus normal d’attribution de saillance à des objets externes ou à des représentations internes. Ainsi, la dopamine qui, sous des conditions normales, est un médiateur de saillances contextuellement importantes, dans l’état psychotique, deviendrait un créateur de saillances, quoique de saillances aberrantes. Le système dopaminergique attribue normalement la priorité à des situations nouvelles, qu’elles soient repoussantes ou qu’elles aient un caractère de récompense. Et cette attribution de saillance se base sur les expériences du passé et des prédispositions. Durant les stades initiaux, c’est-à-dire durant les prodromes de la psychose, il y aurait une libération exagérée de dopamine dans le système mésolimbique, qui apparaît hors contexte et indépendamment (c’est-à-dire, non causalement liée) de la situation. Ce stade est souvent associé, cliniquement, à une sensation d’anxiété et à de la confusion, accompagnées d’un besoin intense de produire du sens, pour les nouvelles réalités éprouvées. Il est proposé, par les auteurs, que les antipsychotiques (sic !) sont efficaces dans la psychose, par le biais de leur action pharmacologique (concernant à un certain niveau le système dopaminergique mésolimbique), en diminuant la saillance des expériences subjectives délirantes et hallucinatoires. A noter que Daniel Widlöcher (1997, p. 28) soutient aussi une position semblable, à propos des neuroleptiques, quand il dit qu’il conviendrait de tester l’hypothèse, selon laquelle ceux-ci n’auraient pas d’action directe sur l’incapacité à se représenter l’acte accompli, mais interviendraient en réduisant la surcharge en information et en permettant au sujet de tirer un meilleur parti des faibles ressources du traitement de l’information dont il dispose. L’hypothèse d’une désafférentation ou d’un accroissement de l’efficacité du système de pare-excitation existe, pourtant, depuis les études de Pierre Lambert (1990), et il est important de noter que c’est la clinique qui a conduit cet auteur à donner la priorité à des points seulement récemment, mis en valeur par les neurosciences. Ces auteurs (Kapur, Mamo, Widlöcher, Lambert) expriment des idées compatibles avec ce que nous avons avancé plus haut.

Revenons sur ces questions d’un point de vue psychanalytique : Lacan disait à propos de la crise d’Œdipe qu’elle a de résonances physiologiques.Nous le citons : « Je n’hésite pas à dire qu’on pourra démontrer que cette crise a des résonances physiologiques, – et que, toute purement psychologique qu’elle soit dans son ressort, une certaine dose d’Œdipe peut être considérée comme ayant une efficacité humorale de l’absorption d’un médicament désensibilisateur ». Nous pouvons faire l’hypothèse que le schizophrène, ne disposant pas cette fonction tiecisante de désensibilisions et à force d’être envahi par des signes,  il peut créer, entre autres, deux états affectifs stables : l’apathie et l’humeur délirante. Ces états affectifs stables qui peuvent se produire par l’activation de certains gènes (Robert Post, par exemple, avance cette hypothèse pour le mécanisme de l’embrasement) pourrait être, dans un certain sens que nous ne pourrions développer que très partiellement ici, des affections psychosomatiques qui touchent certains circuits du cerveau. Bruce Fink (2007, p.18) se réfère aussi à ces études sur le défaut de filtrage des personnes ayant fini par être classifiées d’autistes, et de schizophrènes. Il rappelle, d’abord, que la recherche relative à ce sujet est née, au niveau clinique, de la multitude de cas de surcharge sensorielle rapportée par des patients psychotiques, chez qui des bruits et d’autres sensations – qui passaient jusqu’alors inaperçus ou qui se fondaient dans le bruit de fond – commencent à devenir irrésistibles. Le moment où ces impressions, ces perceptions commencent à impressionner ces sujets est souvent un moment angoissant, qui signale que le sujet est en danger d’éprouver un épisode psychotique. Et l’auteur se réfère à la distinction, que nous avons aussi faite plus haut, entre, d’un coté, des patients en état psychotique non schizophrènes, chez qui la difficulté de filtrage se passe à des moments particuliers et, de l’autre côté, certains schizophrènes (et autistes) chez qui la difficulté de filtrage n’est pas ponctuelle, mais permanente. Et, en commentaire de la tendance de certaines études à limiter ce type de difficulté à un trouble physiologique, l’auteur avance que, malgré le fait que les chercheurs les plus biologiquement orientés considèrent la difficulté à filtrer les stimuli, comme limitée à un problème de la physiologie – résultant d’une malformation d’une structure spécifique du cerveau ou d’un déséquilibre de substances chimiques –, pour sa part, il considère que le langage joue un rôle significatif dans l’aptitude à filtrer les stimuli, et que ceux qui ne sont pas à même de filtrer les perceptions de la manière usuelle, ne parlent pas ou ne pensent pas complètement de la même manière que ceux qui peuvent filtrer de telles perceptions. Fink pose aussi la question de la série éthiopathogénétique. A savoir que, ce ne sont peut-être pas des problèmes de filtrage qui causent les problèmes d’acquisition du langage, mais des problèmes d’acquisition du langage, qui causent les difficultés de filtrage : « Le langage n’est pas assimilé de la même manière par de tels sujets, et il ne fonctionne pas non plus de la même manière pour eux que chez ceux que nous appelons ordinairement névrotiques […]. La voie névrotique ordinaire conduit à une prédominance de la manière linguistique de penser (opposée à la manière visuelle ou autre), à une division entre conscient et inconscient (en gros), et à l’aptitude à écouter le sens littéral et figuré d’une expression en même temps ». 

L’hypothèse heuristique d’affections psychosomatiques du cerveau et la schizophrénie

Le terme d’affection psychosomatique du cerveau peut paraître paradoxal. Nous pensons  que pour créer  un  espace de psychosomatique pour le cerveau,  en tant que  organe, il est indispensable de passer outre une  identification   que nous faisons fréquemment (et tacitement) entre cerveau et appareil psychique. Pourtant cette confusion  est courante et même actualisée par certaines  théories réductionnistes de neurosciences. Mais comment définir l’appareil psychique dans ce cas ? Freud nous  dit explicitement qu’il est un processus d’opérations symboliques. Les psychonévroses font usage de ces opérations symboliques  les névroses actuelles les court-circuitent. Comme on sait pour Lacan ces opérations symboliques se sont des opérations qui ont une structure de  langage. Mais  en tant que tels elles dépassent la localisation aux aires du langage de telle  ou telle personne. Stéphane Thibièrge dans un livre récemment paru formule ceci de la manière suivante : « ll y a là une hétérogénéité de registres que on ne peut réduire, comme prétendent être en mesure de le faire les neurosciences. Le fonctionnement du cerveau dépend de la structure et de la physiologie de neurones, tandis que le fonctionnement psychique dépend des structures langagières, symboliques et extérieures aux cerveaux individuels. Il est clair que les structures ont des effets matériels sur des sujets concrets, et donc des inscriptions cérébrales repérables. Personne ne songerait à nier par ailleurs que des lésions cérébrales puissent affecter le fonctionnement psychique : il n’en reste pas moins que le cerveau et le psychisme fonctionnent dans des registres différents…Ce que apporte ici de nouveau la psychanalyse…c’est qu’elle montre en quoi la représentation suppose, pour un sujet, la référence au désir de l’Autre, c’est à dire à un lieu à la fois extérieur à ce sujet et qui le détermine fondamentalement» (Thibierge, 2007, pp. 70-71). Elles ne sont pas pour autant  moins réels  même s’ils n’ont pas une localisation exclusive à tel système neuronal de telle personne. Car ils se situent dans le rapport à l’Autre.  Lacan disait que les signifiants sont matière à suspension. Nous le citons : « Ce qui se révèle de ma vision du ruissellement, à ce qu’il domine la rature, c’est qu’à se produire d’entre les nuages, elle se conjugue à sa source, que c’est bien aux nuées qu’Aristophane me hèle de trouver ce qu’il en est du signifiant : soit le semblant, par excellence, si c’est de sa rupture qu’en pleut, effet à ce qu’il s’en précipite, ce qui y était matière à suspension » (Lacan, 1971, pp.3-10). Un symptôme, au sens ici  psychanalytique du terme, est toujours en rapport avec l’Autre. Il est un mode d’adresse à l’autre, une question posée à l’autre, en même temps qu’il constitue une  trace, une précipitation, de jouissance pour l’organisme de tel homme. Pour son cerveau peut être en premier,  quoique pas exclusivement.

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Comment saisir cela. Nous pensons que c’est possible de le saisir aussi de la même manière que nous acceptons, déjà depuis quelque temps, que le cerveau du nouveau né a, en grand partie, son plan de développement à l’extérieur de l’organisme (Kuhn, 2000, pp. 1143-1151); c’est-à-dire que son développement épigénétique a son programme inscrit dans l’environnement social, et qu’il en dépend  pour son développement ; et pourtant il s’agit  bien, en même temps, d’une  modification neuronale. Oliver Sacks dit que « Ni la langue ni les structures les plus élevées du cerveau apparaissent spontanément ; elle dépendent de l’exposition au langage, à la communication, et à l’usage convenable du langage » (Muller, 1996, p. 8; ma traduction de l’américain). Par conséquence il est légitime, nous croyons, de faire l’hypothèse  que si pour le développement du cerveau chez l’homme  il est nécessaire qu’il y ait un programme dans la structure sociale – qui  précède  l’advenue de la  personne au monde – pourquoi un fait pareil ne pourrait  être concevable pour les maladies  qui dépendent de nos structures sociales  qui sont  des structures de signification. Nous parlons évidemment de ce qu’on appelle d’habitude psychopathologie. Le symbolique en tant que système sémiotique de l’homme, n’est pas du même genre avec  le système de communication des autres espèces, car la dimension de l’Autre a une toute autre fonction. La sémiotique qui régit l’homme est une sémiotique triadique. Lacan a développé sa théorie dans cette voie. Nous le citons : «Un nommé Charles Sanders  Peirce a construit là-dessus sa logique à lui, ce  qui, du fait de l’accent  qu’il met sur la relation, l’amène à faire une logique trinitaire. C’est tout à fait la même voie que je suis…» (Lacan, 2005, p. 120). Nous empuntons les termes priméité, secondéité et tiercéité de la phaneroscopie de Peirce. Nous ne pouvons pas dire cela pour les autres animaux, pour lesquels tel signal renvoie à tel objet qui est  présent, car cette communication  est  dyadique, binaire. .  La fonction du langage n’est pas d’informer mais d’évoquer disait Lacan à propos (1966, p.199). C’est là ou s’introduit  la négativité de l’objet pour l’homme. La fonction d’évocation est, peut être, encore  plus spécifique pour certaines productions langagières comme les formations de l’inconscient.

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Quel résultat cela pourrait avoir pour ce qu’on appelle couramment la psychopathologie. Il y a un psychiatre britannique très reconnu  dans le milieu de la psychiatrie biologique qui s’appelle Tim Crow. Alors cet auteur  postule que la schizophrénie n’a été possible que à partir du moment où l’homme est devenue homme par le langage. La formule exacte de Crow est que « la schizophrénie  est le prix que paie l’Homo Sapiens pour le langage » (Crow, 2002; Crow, 2000, pp.118-129). Il fait plus précisément  l’hypothèse que,  pour cette même raison,  les gènes relatifs à la schizophrénie doivent être en rapport avec les gènes qui donnent la possibilité du langage. A suivre la conception de Crow  le langage et l’être schizophrène sont les deux faces de la même pièce ; et Lacan ne stipulait  pas autre chose, dans son discours à Bonneval en date déjà de 1946, quand il disait que l’être de l’homme ne peut être compris sans la folie (Lacan, 1966, p.176). Ou encore quand il disait dans son article sur  le traitement possible de la  psychose que « la seule organicité  qui soit essentiellement intéressé dans le procès de la  psychose du président  Schreber est  celle qui motive la structure de la signification » (Idem, p. 572).  Cela n’empêche pas que des opérations qui passent par ces structures de signification sous conditions spécifiques, puissent même activer des gènes et provoquer des modifications au niveau cérébral.  Avec tout cela c’est évidemment de la neuroplasticité  que nous parlons en même temps. Certains mécanismes de neuroplasticité comme l’embrasement  dépendent de gènes. Si les significations ont une structure ternaire, car il n’y a pas d’arrêt possible de renvoi entre les signifiants,  le réel  corporel du langage, a affaire avec des traces qui fonctionnent sur un principe binaire, c’est-à-dire avec  des signes. Un des ces maillons parmi  ces signes est le code génétique. Sous certaines conditions il peut arriver un arrêt du processus de renvoi propre aux structures de signification, une gélification de ce processus triadique, et du coup ce « réel  du langage » apparaît à ciel ouvert. Lacan  parle de gélification, et d’une  prise en masse de la chaîne signifiante à propos  des phénomènes psychosomatiques mais aussi par rapport à d’autres phénomènes dont la croyance dans la paranoïa. Nous le citons : « J’irai jusque à formuler que, lorsqu’il n’y a pas d’intervalle entre S1 et S2, lorsque le premier couple de signifiant se solidifie, s’holophrase, nous avons le modèle de toute une série de cas encore que, dans chacun, le sujet n’y occupe pas la même place ». En dehors du phénomène psychosomatique Lacan inclut dans la même série l’enfant débile dans la mesure où entre dans son éducation  la dimension psychotique, « c’est-à-dire dans la mesure où la mère le réduit à n’être plus que le support de son désir dans un terme obscure ». Puis dans la même série il parle de la croyance dans la psychose : « …est ce qui interdit l’ouverture dialectique qui se manifeste dans le phénomène de la croyance. Au fond de la paranoïa elle-même, qui nous parait pourtant tout animée de croyance, règne le phénomène de l’Unglauben. Ce ne pas le n’y pas croire, mais l’absence d’un des termes de la croyance, du terme où se désigne la division du sujet » (1964, p. 215). Lacan disait, n’est ce pas, que pour le schizophrène tout  le symbolique est réel (Lacan, 1966, p.392). Par ailleurs, il ne dédaignait pas à lire et même à s’inspirer par  l’éthologie, c’est-à-dire,  par le comportement des animaux et par les organicistes de son époque, nous ne voyons pas au nom de quelle orthodoxie, les psychanalystes d’aujourd’hui, doivent se priver d’une telle possibilité. Lacan a qualifié même à la date tardive de 1966 de Clérambault comme son seul maître en psychiatrie. Ou pour citer Alain Vanier à ce propos :  « Lacan était un homme de son temps, partie prenante des débats de son époque, ce qui demeure un enseignement pour le psychanalyste d’aujourd’hui » (Vanier, 2001, pp. 263-271).


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Yorgos Dimitriadis

Psychiatre, Psychanalyste

Maitre de Conférence à l’Université Paris 7 Denis-Diderot

Chercheur au CRPMS