Quand la culture fait symptôme

Résumé. A partir du cas clinique, d’un enfant d’origine maghrébine, auquel les parents refusent de transmettre leur culture, il est montré comment cette culture s’invite sous la forme de symptômes pour initier de nouvelles identifications œdipiennes jusqu’alors défaillantes et par là éloigner les angoisses de castration.


Introduction

La culture intériorisée est un des éléments d’étayage du narcissisme, c’est un mécanisme d’arrière fond qui assure une double continuité horizontal, car elle lie les membres d‘une même communauté mais elle assure aussi une continuité verticale par la filiation. La culture se partage autant de manière consciente qu’inconsciente, elle est aussi le réservoir de la figuration et de la secondarisation des fantasmes idiosyncrasiques.

Autrement dit la continuité est assurée par l’héritage culturel, dans le temps et dans l’espace. C’est une extension de l’espace transitionnel (D.W.Winnicott, 1975) entre l’individu et son environnement. C’est par la culture que s’articulent le code psychique personnel (structure des identifications, des fantasmes personnels, des relations d’objet, des systèmes défensifs) et le code social (système de pensées, valeurs, rapports de sociabilité…).

Mais paradoxalement l’autre  fonction de la culture est de fournir à l’individu une conceptualisation de la délimitation entre dedans et dehors à partir  des lois d’appartenance. Ces concepts servent à la structuration et à l’orientation des membres de la culture dans un univers qui devient par là même codé et  prévisible.

La transmission de la culture (transgénérationnelle) inclut le contenu, mais aussi une structure complexe constituée d’oppositions enchevêtrées, selon le modèle dedans/dehors, ainsi qu’une opposition fondamentale : manifeste/latent.

La structuration culturelle et la structuration psychique sont deux processus  co-émergents.

Nous allons étudier à partir d cette approche le  cas d’un enfant d’origine marocaine à qui les parents refusent l’accès à la culture de ses ancêtres.

Mohamed s’est présenté pour la première fois à la consultation (CMPP) accompagné de sa mère, c’est l’instituteur de l’enfant qui a pris le rendez-vous sur les conseils du pédiatre qui s’inquiétait des plaintes du père à propos des résultats scolaires.

La mère de Mohamed est une jeune femme très réservée qui donne fréquemment la parole à son fils. Elle évoque ses difficultés avec la langue française qu’elle parle malgré tout de façon compréhensible, mais ni elle ni son mari ne lisent ou n’écrivent le français.

Mohamed a neuf ans et demi. Il vit avec sa famille dans un appartement d’une cité, à la périphérie de la ville1. Son père et sa mère sont en France depuis une dizaine d’années, ils ont cinq enfants dont Mohamed serait l’aîné, suivi de quatre filles.

Ce n’est qu’au cours de l’entretien suivant que le père évoquera la fille aînée du couple, née et restée au Maroc chez sa grand-mère paternelle.

Madame R. parle peu de Mohamed, mais davantage de Leïla, sa sœur « handicapée » (elle ne prenait pas de poids et « elle n’aime personne »), qui a subi plusieurs hospitalisations, mais sa « maladie » n’est pas connue des parents. A l’inverse du père qui ne parle que de Mohamed, Madame R. s’intéresse beaucoup plus aux filles. Mohamed, seul garçon, a sa chambre contrairement à ses sœurs qui vivent dans la même chambre.

Le père est conducteur d’engins ; il a eu un accident de travail il y a quelque  temps, mais a repris son poste (une main à « demie coupée » dira Mohamed). La mère ne travaille pas.

- Symptômes

- Le premier des symptômes évoqués par l’enfant est celui de ses difficultés scolaires, spécifiquement dans l’apprentissage de la grammaire, de la conjugaison et du vocabulaire… Néanmoins, Mohamed n’a pas retard scolaire, et oralement, c’est un enfant qui s’exprime très correctement, utilisant même un vocabulaire précis et même un peu précieux. Les difficultés scolaires sont surtout dramatisées par le père qui s’inquiète à cause d’un certain effondrement scolaire survenu assez récemment (nous pourrons plus tard le mettre en lien avec l’accident du travail du père)

- Par ailleurs, Mohamed fait souvent des  « crises de nerfs » au cours desquelles : »ça que je vois petit, il est grand, et ça que je vois grand, c’est petit ». La mère dit que ces crises sont accompagnées de cris et d’agitation : « Il crie et court partout dans la maison », et la nuit, il dort mal. La mère situe ces crises plusieurs fois par mois.

Mohamed raconte : »C’était comme quand je dormais dans mon lit, on dirait qu’y avait une marmite qui brûlait ». Puis il ajoute que cette marmite était sous son lit, que lui-même était au même moment tout chaud, qu’il croyait d’abord qu’il ne dormait pas, puis ensuite qu’il rêvait.

Mohamed, toujours à propos de cette crise, dit qu’elle s’est passée alors que son père rentrait du travail, et que lui était dans la chambre des filles parce qu’il était « malade ». Puis, en revenant de façon générale à ses visions transformées de grand et petit, il cite l’exemple suivant :

« Comme ma mère quand elle me donnait un bonbon, j’avais envie de le prendre, c’était comme si je pouvais pas parce qu’il était trop grand ou « c’est comme des oranges, je peux pas les prendre parce que c’était comme si c’était facile à prendre, que c’était  trop petit ».

Puis progressivement dans l’entretien, Mohamed dit qu’il a des visions au moment du réveil :

-il voit des vieilles femmes (sorcières) avec un foulard sur la tête qui le poursuivent pour le tuer,

-des animaux effrayants comme des loups qui lui courent après pour le manger.

-des ciseaux qui volent (« deux ciseaux quand j’étais au Maroc, j’ai pris des savates pour les taper »),

-une autre fois ce sont des sorciers qui lui attachent les mains pour les mettre dans une marmite brûlante.

- quand il a des « crises » il a envie de taper ses sœurs

Sur l’histoire des parents eux-mêmes, sur leur vie au Maroc, nous avons peu de renseignements, les deux grands pères sont décédés et le père est en conflit (violent) avec sa propre mère à propos de la fille aînée restée au Maroc, confisquée par la grand mère, pour lui tenir compagnie, ce fait ayant été entériné par un tribunal marocain, qui a conclu que « l’On ne peut pas laisser la grand-mère seule ».

L’ensemble des symptômes présentés ne va pas sans induire une certaine confusion :

-Les crises avec hallucinations, les confusions qu’il semble faire par rapport au temps et à l’espace et les cauchemars se présentaient bien sûr comme les symptômes les plus alarmants, nous pouvons penser à des terreurs nocturnes mais à 10 ans cela fait symptôme d’autant plus qu’il se souvient parfaitement du contenu. Au premier rendez vous une certaine distance dans la relation, et sa façon de répondre à côté des questions avait inquiété le consultant.

-Le « tic » toujours d’origine mystérieuse peut aussi bien évoquer une pathologie névrotique que psychotique.

- Cependant, les difficultés scolaires et l’énurésie seraient plutôt à mettre au rang de symptômes névrotiques ayant des rapports avec des difficultés œdipiennes et des problèmes de castration. L’aspect normal de l’enfant dans ses relations fait penser à une symptomatologie d’ordre hystérique surtout avec la complaisance que l’on sent chez Mohamed à décrire ses crises, dans l’impression qu’il donne de vouloir faire plaisir, de bien parler, de chercher à dire la même chose que le consultant.

Si nous voulons comprendre le symptôme comme un compromis issu de conflits  internes (fantasmes et réalité, désirs et  interdits), nous en proposerons  une double approche:

-comme issus d’un conflit intra psychique (entre pulsions et surmoi) dans un contexte œdipien.

-comme nécessité de rétablir une continuité trans-générationnelle  à partir de la culture (déniée par les parents).

- La problématique de la castration essentiellement exprimée à l’aide de thématiques culturelles

 Si pendant la première consultation, les thèmes abordés convergent autour des symptômes, au cours de l’examen psychologique qui permet à l’enfant d’associer et parler librement, Mohamed  manifeste des préoccupations importantes ayant trait à la problématique de la castration. Au début des entretiens avec le psychologue, Mohamed parle du Maroc d’une façon très négative, décrivant les deux voyages qu’il y a fait comme extrêmement inquiétants. Ainsi, il rapporte qu’il y a beaucoup d’animaux dangereux qui piquent et qui sont mortels : des scorpions, des serpents, des scarabées. Les vaches elles-mêmes, dit-il, sont agressives et peuvent « foncer sur les gens« . Les hommes aussi sont dangereux :  « Il y a des assassins et beaucoup ont des couteaux ».

Cette vision persécutive et dangereuse du Maroc qui peut paraître étonnante de prime abord, a trouvé son explication dans la suite des associations.

Le fantasme de castration est exprimé, nous allons le voir, dans une forme extrêmement culturelle, à partir de la circoncision. Retraçons rapidement cette séance.

Mohamed fait un dessin : « C’est une fête égyptienne. C’est un baptême. Il y a les maisons, une table et un rat et un genre de piano« .

Après un silence, il reprend : « Moi, au Maroc, j’ai été baptisé par un docteur … oui, on m’a mis sur un lit« . Devant mon étonnement, Mohamed répond : « On m’a coupé le sexe« . Il ajoute – «  tout le sexe« , puis il rectifie : « Le docteur, il coupe la peau« .

Rappelons que Mohamed a subi la circoncision à l’âge de six ans. Il soutient ensuite ne pas savoir pourquoi il a été circoncis et en particulier, il dit ne rien connaître de la religion musulmane, des explications vagues ont été fournies par la sœur aînée, mais elles restent très entachées d’éléments imaginaires. Il ajoute qu’il ne faut pas regarder le sexe pendant 20 jours, Mohamed ne sachant plus si le sexe est coupé complètement ou non, il évoque la couleur, « avant il était gris et malade maintenant il est violet » dit-il.

Cette association met donc en évidence le rapport entre le « mauvais Maroc » et l’angoisse de castration. Cette angoisse de castration réapparaîtra aux tests projectifs (TAT)2 avec  une confusion fréquente entre Mohamed et son père. Les angoisses de castration sont liées au désir œdipien,  ainsi une planche qui évoque la sexualité (IV), il y voit un enfant qui fait un cauchemar terrifiant « d’une femme qui était vers son lit…La femme lui faisait peur car elle aurait pu l’emmener chez elle ».

Il semble trouver paradoxalement une solution à ses angoisses dans un refuge auprès des sœurs car après une crise ou un cauchemar, Mohamed dit qu’il couche dans la chambre des filles (la mère rectifiera en disant qu’il vient dans son lit). Paradoxalement la féminisation le met à l’abri de la castration (« Il y avait trop d’affaires dans la sienne »).

La femme du cauchemar pourrait donc bien être la mère inquiétante et castratrice, il fait souvent allusion à une mauvaise grand-mère, la « sorcière » de ses cauchemars, (dans la réalité, il y a la grand-mère, la mère du père, qui enlève les enfants …) Nous devons remarquer que la menace de castration se situerait plus venant des femmes que du père qui lui-même est vécu comme castré (main coupée); mais par ailleurs, les conflits œdipiens classiques se développent normalement ; ainsi, à la planche XIIIb du T.A.T il imagine un enfant qui veut attraper les poules, mais le coq intervient,  «  Il le picora d’un coup de bec, il fit peur au garçon qui se sauva et il ne recommença plus ».

- Problèmes d’identification

A travers ses réponses au T.A.T. (pl.II), Mohamed montre des hésitations quant au choix de ses identifications sexuelles. Les filles et les femmes ont le bon rôle : « Elles se promènent » ou « lisent des bouquins » pendant que « les hommes travaillent avec un cheval et une charrue »3 et fournissent un très gros effort, ainsi le garçon qui travaillait était très fatigué. Il serait, ici, question au niveau symbolique de l’activité sexuelle du garçon, activité qui risque fort d’être punie. Face à la culpabilité œdipienne serait tout à fait prêt à renoncer à son identité sexuelle de garçon pour devenir une fille. Rappelons que pour abandonner ses désirs incestueux et dépasser ses angoisses de castration le garçon passe par les identifications au père et par le développement de l’Idéal du Moi.

L’élaboration de l’idéal du moi est donc nécessaire à un dépassement du complexe d’œdipe, cet idéal résulte de la convergence du narcissisme (idéalisation du moi) et des identifications aux parents, et leurs idéaux culturels. Il s’agit donc bien de la nécessité de s’identifier au père, non seulement à sa personne, mais aussi à ses idéaux et ses modèles culturels. Il faut donc noter l’importance de ces modèles que l’enfant doit introjecter comme étant ceux reconnus et acceptés par le père, ce qui justement semble poser certaines difficultés  à Mohamed.

Au TAT, il fait souvent allusion au mythe (et en particulier égyptien), au bon ou au mauvais étranger qui est accepté ou rejeté. ; par exemple : une famille rend visite aux amis de Paris, « ils entrèrent dans une grande chambre remplie de fleurs », on leur « donna une boisson fraîche ». Par ailleurs, « deux hommes parlent de leur voyage dans les pays lointains », et l’un arrivé à Paris, « monta un escalier rempli de fleurs ». Par contre, « l’enfant trouve la porte fermée et ses parents ne sont pas là ».

Quant aux mythes égyptiens, il est intéressant de rappeler l’allusion par déplacement au Dieu Râ (un rat est dessiné et décrit) qui était le dieu solaire dans l’ancienne Egypte et qui dominait le panthéon égyptien. Les pharaons, dès l’ancien Empire, se proclamèrent fils de Râ et gardèrent cette filiation jusqu’à la fin de la royauté pharaonique. Inconsciemment, Mohamed, par cette évocation, pose toute l’interrogation qu’il peut y avoir à propos de la filiation vécue tant sur le plan religieux que culturel.

Mohamed semble buter sur les contradictions du père qui dans le même temps, surinvestit ce fils aîné unique, surtout au niveau de sa masculinité et dans le même temps il lui barre l’accès de sa propre culture et l’oblige à adopter le modèle européen. Il y a donc un conflit d’idéalité qui rend difficiles les identifications au père ce qui amplifie sa culpabilité.

- La culture interdite

Dans l’étude des entretiens, il apparaît, au niveau conscient, que Mohamed et toute sa famille proclament bien haut que l’éducation des enfants se fait en dehors de la culture marocaine :

-Préoccupation du père pour le travail scolaire; importance de l’acquisition de la langue française ; Mohamed insiste pour dire qu’il est né en France ; langue française utilisée pour parler avec les sœurs ; Mohamed dit ignorer la religion marocaine … Ces affirmations sont surtout très marquées par les parents. En particulier, Mohamed prétend comprendre et parler un peu l’arabe, mais il se trouve contredit surtout par sa mère. Cette dernière affirme en effet qu’il refuse de parler l’arabe, il aurait même dit : « Moi je n’ai pas deux langues ! ».  Mohamed et ses parents sont d’accord pour dire qu’il ne connaît pas la religion musulmane. Les parents justifient cette ignorance en disant qu’ils n’ont pas le temps de s’en occuper. Il ne connaît pas non plus les coutumes et ne participe pas aux fêtes. Lorsqu’on demande à Mohamed si ses parents sont musulmans, Mohamed répond : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Néanmoins, il a une idée de ce que peut être la religion lorsqu’il dit : « Des fois, je crois bien, ils ne mangent pas parce que c’est interdit » ajoutant ensuite que ni lui, ni ses sœurs ne participent à ce jeûne  (Ramadan).

Par  ailleurs il n’y a aucun homme de la famille, du moins repéré par Mohamed, qui vit au Maroc ; il n’y reste que deux grand-mères et la sœur. Le père et l’oncle sont en France et les deux grands-pères sont morts.

La culture marocaine se trouve du côté des femmes, et il y a une rupture de la transmission culturelle dans la généalogie des hommes.

- La culture « promise »

La famille renie la culture marocaine et valorise systématiquement la culture française, la réussite scolaire, la langue française. Nous retrouvons l’importance accordée par Mohamed à la forme du français, l’usage quelquefois précieux de certains mots, de tournures compliquées, du passé simple. Il y a donc antagonisme de deux cultures, l’une mauvaise qui serait du côté des femmes (sans doute de la mauvaise mère, qui dans notre cas, serait plutôt la mauvaise grand-mère), culture dévalorisée, insécurisante, qui castre, qui enlève les enfants (la sœur aînée), s’opposant à une bonne culture française qui nourrit, qui accueille, qui n’a pas d’autre contrainte « religieuse » que l’école, enfin culture d’élite et donc supérieure, mais qui écarte le père qui, de ce fait, semble dans l’esprit de Mohamed, se trouver en dehors de toute identification culturelle.

Mohamed exprime  métaphoriquement ce conflit dans  une des planches (VIII) du TAT. Il s’agit d’un homme qui s’évade d’une prison ; poursuivi par les gendarmes, il se sauve en bateau ; les ports étant fermés, il part pour l’Amérique ; quand il veut revenir, il est attendu par la police, il parvient à atterrir sur un aéroport, où des gendarmes le cherchent en vain. Il finira par se faire arrêter à la douane.

Dans un autre dessin Mohamed place un soleil, une maison avec toute sa famille, un arbre mort et deux hirondelles. Ces deux dernières partent pour trouver du soleil dans les pays chauds (comme l’Amérique !) car « ici il fait froid et il pleut », l’arbre mort renvoie sans doute à généalogique et à l’enracinement sans vie.

La place est pratiquement laissée libre par ce père castré (« une main coupée ») qui ne fait pas appel à sa lignée. On comprend combien, dans ce contexte, la condition féminine, au sein de cette famille, puisse être plus enviable. Le symptôme des difficultés scolaires pourrait aussi refléter cette peur de devenir un homme. Poursuivre des études, ce serait dépasser le père qui est analphabète.

Il nous reste à essayer de comprendre les causes, les contenus  et les sens des symptômes. Notre hypothèse tend à montrer que les symptômes présentés sont une manière, pour Mohamed, d’affirmer son appartenance à la culture du père, c’est-à-dire à la culture marocaine.

Mohamed quête ainsi l’autorisation de s’identifier aux valeurs que le père à intériorisé, reconnaissance qui viendrait compenser la menace de castration associée à cette culture (cf. la circoncision).

Les symptômes seraient une expression de Mohamed adressée de façon détournée à ses parents, la culture fait retour comme une nécessité trans-générationnelle à travers les symptômes.

-La culture fait retour à travers le symptôme

Il est frappant de remarquer qu’un certain nombre de symptômes – ne sont que des résurgences allusives à un certain nombre d’éléments culturels parfaitement codifiés dans les coutumes marocaines (G. El Khayat, 1978, 1997) mais parcellaires et bricolés par Mohamed.

-La vie onirique a une grande importance dans le Maroc traditionnel  (B. Kilborne, 1978, A.Aouattah, 1997). Les rêves sont sérieux, discutés en famille ; on suit les conseils reçus en rêve ; on consulte des interprètes du rêve ; certains tombent malades et sont guéris en rêve. Le rêve est conçu comme voyage de l’âme dans le pays des ancêtres. Dans une culture qui valorise les rêves, il est important de cerner les rapports entre le symbolisme onirique, le contexte social et le système traditionnel d’interprétation. Dans la religion islamique, le contact entre l’homme et Dieu s’établit par l’intermédiaire du rêve.

-Ainsi, le rêve et les épisodes confuso-oniriques de Mohamed ressemblent de très près au rêve initiatique de Mahomet; ce rêve puis vision du prophète se décompose, en deux temps : tout d’abord, au cours du rêve, Mahomet reçoit la parole écrite de l’ange Gabriel, ce qui est « impossible » à recevoir puisque Mahomet ne sait pas lire. Il se voit menacé par l’ange qui tente alors de lui faire manger les mots, risquant de l’étouffer et de le faire mourir ; cette partie du rêve permet d’insister sur l’importance de l’obéissance due au père qui peut utiliser des châtiments corporels. Mais après l’avoir châtié, l’ange apparaît dans une vision où il remplit tout l’espace (il grandit) consistant en une sorte d’omniprésence de l’image paternelle. Le même ange Gabriel qui a failli étouffer Mahomet dans son rêve proclame, pendant la vision, qu’il est l’envoyé de Dieu. Et c’est le réveil qui fait la distinction entre le rêve et la vision, car celle-ci est le support du rêve et vice-versa.

De même, quand Mohamed évoque ses rêves-crises, il les situe « un petit peu quand je dors et après, beaucoup quand je me réveille », et il en présente les personnages terriblement menaçants pour lui (sorcière avec un foulard sur la tête comme dans les pays chauds (comme l’Espagne) ou loup qui le poursuit et pourrait le « tuer », avec aussi « les ciseaux que les sorcières faisaient voler »). Il parle aussi d’une « marmite qui brûlait sous son lit » alors qu’il était éveillé, puis alors qu’il rêvait, tout en disant : « J’sentais ça mais en plus, vrai, j’étais tout chaud » .

L’allusion à la taille qui grandit et rapetisse fait penser à la taille de Gabriel qui grandit dans le rêve de Mahomet.

Cette référence à l’homme de haute taille nous permet une autre illustration des problèmes que nous évoquions par rapport à l’identification et les impressions de devenir grand ou petit seraient des équivalents corporels et cénesthésiques des hésitations au niveau des identifications.

Lorsque nous nous étonnons de la description  des « crises » de Mohamed ou se mêle rêve et visions, cauchemar et hallucination, il semble qu’au Maroc, ce soit des phénomènes culturels courants et la vision encore plus que le rêve est valorisée et prise au sérieux.

Au delà de la forme, les thèmes utilisés par Mohamed seraient aussi récurrents dans la culture arabe, si l’on en croit B. Kilborne, les sorcières que l’on craint et dont on se méfie, sont toutes-puissantes et le Shaytan4 lui-même en a peur. Au Maroc, la peur des hommes à l’égard des femmes-sorcières est très grande. Les femmes en général se situent du côté de la magie et de la divination, du côté des activités socialement niées. Les thèmes du loup, de la poursuite se retrouvent souvent, symbolisant la relation du rêveur avec son père. Il en est de même pour les objets volants thème récurrent dans les rêves mais aussi les mythes musulmans.

-Quant au tic de Mohamed qui consiste en une rotation de la nuque et de la tête vers l’épaule droite, et l’épaule gauche, nous sommes tentés de l’associer, aux deux anges prenant appui sur chaque épaule pour tenir le compte des bonnes et des mauvaises actions. En effet dans la religion islamique à l’origine, avant les hommes, existaient les anges, les shaytan et les jnounn (R. Ben Rejeb, 2003, 7). Les anges surveillaient les créations de Dieu, ils étaient responsables de l’ordre universel et de l’ordre humain. Ils devaient tenir Dieu au courant de tout ce qui se passait. Dans ce but, tout homme est accompagné par deux anges, l’un sur l’épaule droite, dont la responsabilité est de tenir le compte de ses bonnes actions, l’autre sur l’épaule gauche, dont la responsabilité est de relever la liste de ses péchés.

-Les difficultés scolaires, dans leur forme, pourraient bien se rapprocher de ce que les psychiatres exerçant au Maroc avaient appelé le syndrome de l’aîné. « Il s’agit en général d’un sujet jeune, aîné d’une famille, qui à l’occasion d’un évènement socialement déterminant présente des troubles de l’humeur, et un rendement scolaire ou professionnel qui baisse progressivement.  Le patient s’isole et exprime un état dépressif avec beaucoup de culpabilité … Dans la structure marocaine patriarcale, le fils aîné prend automatiquement la place du père à sa mort. La famille lui faisant assumer la responsabilité sociale de sa charge, tâche qu’il ne peut ni refuser, ni rejeter ouvertement, le sujet se trouve face à une situation conflictuelle dont dépend la survie de la famille, mais il ne peut exprimer cette tension que sur un mode culturellement admis » (A.Ifrah, 1973, 53) Il est à remarquer que chez Mohamed, la baisse du rendement scolaire s’est surtout fait sentir au moment de l’accident du père, lorsqu’il s’est trouvé être le seul garçon de la famille, devant assumer, au moins symboliquement, la place du père, tel qu’il est coutume de le faire au Maroc mais de façon trop précoce. Touts ces éléments symptomatiques vont évoluer au cours des différents entretiens.

Restauration de la culture filiale

Les tics apparaissent très souvent à l’évocation de la sœur restée au Maroc mais aussi quand est évoqué sa position d’aîné. Ils disparaîtront plus tard après que Mohamed ait pu évoquer la cérémonie de circoncision. Lors d’un des entretiens, je mets en rapport la mauvaise culture et la peur de la castration, de même je vais régulièrement valoriser la culture marocaine, en insistant sur son histoire ancienne et sur sa grande richesse … A la suite de ces entretiens réguliers (quelques mois, il semble qu’il y ait eu disparition des principaux symptômes ; seule l’énurésie reprendra quelque temps après (dernier rempart contre les angoisses de castration).

Il nous faut remarquer que si la réhabilitation de la culture marocaine auprès de Mohamed a eu des effets d’allègement symptomatique, il n’en sera pas de même pour la mère.

Tous les éléments positifs présentés par Mohamed lorsqu’il était seul avec le psychologue sont mis à mal par la mère. Si l’on est prêt à comprendre que le fils soit l’affaire du père, ce que ce dernier proclame tout au long des entretiens, rien ne justifie que la mère soit aussi négative vis-à-vis de son fils. Nous pouvons penser que Mohamed soit utilisé dans le conflit entre le père et la mère, celle-ci refusant absolument que son fils retrouve une filiation marocaine. Cette branche marocaine qui est du côté du père, donc des hommes, lui a fait tant de mal par l’intermédiaire de cette grand-mère paternelle qui, avec l’assentiment de la loi marocaine (donc en accord avec la culture marocaine) lui a volé sa fille aînée qui l’avait rendue mère et femme.

D’une certaine façon, elle contre systématiquement tous les acquis qui ont pu être obtenus au cours des consultations car elle pressent que le psychologue est prêt à réhabiliter aux yeux de Mohamed la culture marocaine alors qu’elle aurait pu espérer au contraire une condamnation plus sévère de la part de Français. Si ses enfants sont français, on ne pourra pas lui voler.

Conclusion

Nous avons vu, à travers ce cas, combien l’enfant, pour sortir de la problématique œdipienne, doit pouvoir acquérir un certain nombre d’identifications tant sous des formes positives que négatives, en faisant référence, au-delà du père, à tout un système de croyances et de modèles culturels. Nous pourrions dire qu’ici, l’angoisse de castration est le moteur de l’élaboration de ces identifications et la culture en donne la forme, cette culture qui, joue aussi bien au niveau des modèles moraux à intégrer que de ceux que doivent suivre les symptômes en cas de difficultés psychiques.

Par ces symptômes, Mohamed retrouve des items de la culture paternelle, mais sous sa forme la plus marginale et parcellaire, et donc la plus insatisfaisante.

Nous devons rappeler que le diagnostic est déterminé plus par la manière dont est utilisée la culture que par le contenu du symptôme. Nous sommes là devant un « désordre ethnique », dans la mesure où Mohamed recherche son identité culturelle en présentant les symptômes en accord avec les modèles possibles de la « folie » utilisés habituellement dans la culture du père. Mais dans ce cas il est nécessaire d’avoir un minimum d’information sur la culture d’origine.

Les parents, dans la dynamique familiale au centre de laquelle se trouve Mohamed, utilisent à des fins névrotiques leur « acculturation », en jouant sur le choix possible de divers modèles culturels, offert aux enfants.

Pour conclure nous pouvons convenir d’une évidence à savoir qu’une maladie psychique ne peut être déterminée par la seule forme des symptômes, surtout lorsqu’il s’agit d’une personne d’une autre culture, peut-être aussi d’un milieu socio-professionel différent. Mais  ceci ne veut pas dire comme certains ont voulu l’interpréter, que la maladie psychique est un fait uniquement culturel et que de ce fait, toute manifestation de symptômes serait incompréhensible par un psychologue de notre société, car si la forme de la maladie diffère, la structure nous semble assez comparable. Les symptômes présentent des formes variées, mais ils expriment  toujours un malaise et un conflit intra psychique, que nous devons accueillir et tenter de comprendre. Les modèles culturels et les identifications successives qui édifient l’individu participent directement au fonctionnement psychique (surtout dans l’élaboration de l’idéal du moi et du surmoi). Ainsi le groupe social et l’individu sont dans une interrelation permanente, et tout travail clinique  devrait prendre en compte les implications culturelles du patient (surtout ceux de notre propre culture) mais aussi celles du thérapeute.

Freud avait bien pris conscience de la problématique de la transmission car dans Totem et tabou après avoir explorer la transmission génétique des caractères acquis propose une autre approche : « Force nous est donc d’admettre qu’il n’y a pas de processus psychique plus ou moins important qu’une génération soit capable de dérober à celle qui la suit… C’est grâce à cette compréhension inconsciente des mœurs, cérémonies et préceptes qui ont survécu à l’attitude primitive à l’égard du père, que les générations ultérieures on pu réussir à s’assimiler le legs affectif de celles qui les ont précédées. (1912, 182).

Mais évidemment ces éléments culturels seront fortement teintés par les fantasmes inconscients ou utiliser par pour les besoins névrotiques du patient contribuant à la mise en place du symptôme. 

BIBLIOGRAPHIE

Aouattha A. (1997). Le rêve : de la maladie à la guérison dans le maraboutisme marocain, Cahiers de psychologie clinique, 7, 189-199.

BEN REJEB R. (2003). Psychopathologie transculturelle de l’enfant et de l’adolescent. Clinique magrhrébines, Paris, Ed. In Press.

DEVEREUX, G. (1970). Essais d’ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard.

EL KHAYAT, G. (1978). « Tradition et modernité », Ethnopsychiatrica, 1, 1, 61 – 78 .

EL KHAYAT, G. (1993). Psychanalyse au Maroc : résistances culturelles. Revue française de psychanalyse, 3, 879-882.

FREUD S. (1912). Totem et tabou, Paris, payot, 1970.

IFRAH  A. (1973). « Le Maroc, culture et maladie », Psychiatrie Aujourd’hui, 15, Septembre, pp. 51 – 57.

KAES R. (1979). Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.

KAES R. (2012). Le malêtre, Paris, Dunod

KILBORNE B. (1978). Interprétation du rêve au Maroc, Paris, La Pensée Sauvage.

WINNICOTT D.W. (1975) Jeu et réalité, Paris, Gallimard.

ZERDOUMI N. (1970) Enfants d’hier :l’éducation de l’enfant en milieu traditionnel algérien, Paris, F. Maspéro.

Jean-Bernard CHAPELIER

Docteur en ethnopsychiatrie



Maître de conférence HDR en psychologie clinique (Université de Poitiers)

Directeur de recherche à L’ED « Recherche en psychanalyse » (Université Paris7)



16, rue Alsace Lorraine
86000-Poitiers


Tél. : 06 08 88 16 89


Mail : jbchap@wanadoo.fr