Psychanalyse des limites. La problématique des limites, de la clinique aux dispositifs de soins

Résumé. Depuis les années 50, la clinique des cas difficiles est à l’origine de nombreux travaux psychanalytiques. L’article après avoir rappelé l’évolution des principales théories s’applique à dégager des problématiques cliniques spécifiques à l’origine d’une évolution des techniques de soins.

Introduction

Pour introduire mon propos je propose de revenir sur l’origine de la notion d’états limites : à partir des années 50 les psychanalystes se sont intéressés à ces cas difficiles, qui semblent échapper aux possibilités d’un travail thérapeutique classique sous-tendu par l’associativité et dont l’accès privilégié repose sur la narrativité et la remémoration des souvenirs infantiles. Etranges cas – qui sous l’apparence d’une adaptation à la réalité rappelant la névrose, présentent au décours de la cure, des transferts délirants voire des psychoses de transfert. Le clinicien en vient à découvrir un monde psychique chaotique, conjuguant catastrophes, hémorragies émotionnelles, drames puis « miracles », sentiments d’impuissance, passion et échecs répétés. D’un point de vue épistémologique, il est intéressant de relever que c’est à partir de ce que l’on nomme « réaction thérapeutique négative », qu’a été dégagé le trouble borderline de la personnalité. Drôle de définition à l’origine de l’état limite : on aurait affaire à un sujet résistant à la méthode analytique classique, à un cas « aux limites de l’analysable » devenu parfois même une contre-indication à l’analyse.

On sait que c’est surtout aux Etats Unis, au sein du courant de l’Ego Psychology, qui soutenait le paradigme idéologique d’un Moi fort, que l’épistémologie de la pathologie borderline a trouvé une belle expansion au cours des années 50, années d’après guerre, faisant des Etats-Unis le gendarme du monde. Dans un tel contexte, il importe que le Moi soit fort, protecteur, stable et fiable, à l’image de la super puissance. Et si les assurances professionnelles peuvent prendre en charge financièrement une bonne part des cures, on peut imaginer sans trop d’efforts ce qui est attendu en retour de la psychanalyse : qu’elle permette au Moi de l’assuré de retrouver force, unité, cohérence et adaptation créative garantissant des performances optimales de productivité. Enfin, et ce n’est pas un détail, rappelons qu’aux Etats-Unis, le titre de médecin est exigé par les sociétés analytiques pour pratiquer l’analyse. On entend là comment l’idée de guérison, qui passe volontiers pour être « une idée incurable » 1 chez les analystes du vieux continent, trouve dans ce mélange des genres un autre développement. Et l’analyste, médecin malgré lui, s’acharnera à « réparer », « renforcer », « reconstruire », « réintégrer les parties hétérogènes » de ce Moi traumatisé, fragmenté et instable, pour le rendre conforme à ce qu’en attend idéologiquement la société moderne américaine.

Qu’entend-on par « fonctionnement limite »?

Durant ces 50 dernières années, le trouble borderline a navigué entre les névroses et les psychoses, a été appréhendé comme un type de personnalité pathologique, a été rapproché des maladies bipolaires, des désordres narcissiques, des personnalités psychopathiques… Longtemps défini selon une approche extrinsèque, on a pu parler de « pré-psychoses », de « schizonévroses », évoquer la théorie des noyaux psychotiques… Et puis il y a eu la définition « ni-ni » (ni névrotique, ni psychotique) réduisant cette entité psychopathologique à un fourre-tout privé d’une cohérence interne. Il importait donc de donner une définition intrinsèque de l’état limite car il ne s’agit ni d’une psychonévrose gravissime, ni d’une prépsychose, ni d’un état passager naviguant entre les structures. Et si les travaux des années 60-70 ont particulièrement étudiés les pathologies narcissiques, on ne peut pas dire non plus que les états limites se réduisent à des pathologies du narcissisme, même s’il est à constater la faiblesse des assises narcissiques au sein de ces fonctionnements. Au niveau des connaissances actuelles, l’état limite peut se définir comme une pathologie des limites du Moi. Dans cette acception, la porosité des limites du Moi sous-tend les mécanismes de défenses utilisés ainsi que toute la symptomatologie psychopathologique secondaire polymorphe. On peut songer au « Moi passoire » mis en évidence par Didier Anzieu, donnant à entendre comment la porosité des limites entre le dedans et le dehors du Moi est à la source de la désorganisation, de débordements divers, d’hémorragies émotionnelles qui caractérisent ces sujets. Susceptibles d’être envahis par la confusion – non qu’ils ne disposent pas d’un système de bornage, mais plutôt que les lignes de partage entre la réalité intérieure et la réalité extérieure soient poreuses et labiles – les états limites, ne savent parfois plus qui ils sont, qui ils aiment, s’ils souhaitent vivre ou mourir, haïr ou aimer. La porosité des limites de l’identité privilégie la construction d’un certain nombre de murs défensifs : l’angoisse d’empiétement ou celle d’être deviné conduisent souvent à élever des murs de mensonges, murs de la peur, murs d’images stéréotypées qui emprisonnent peu à peu ces sujets dans un fonctionnement radical, manichéen, répétitif. En frôlant fréquemment la mort par des mises en danger et des conduites à risques (automutilations, marquages du corps, ivresses aiguës, prises de drogues, tentatives de suicide, agressions), les états limites ne cessent de fuir la désespérance liée au manque à être et à avoir, deux dimensions distinctes qu’ils tendent à confondre. Un certain nombre de contenus psychiques qui, dans le cas de la névrose, sont maintenus dans l’inconscient par l’action du refoulement, sont susceptibles d’advenir à la conscience et de générer des angoisses intolérables. Les fonctions psychiques de contenance fixées à des modalités infantiles dominées par l’impuissance et l’immaturité n’aident en rien, et l’on retrouve souvent chez ces adultes, des phénomènes rappelant parfois les caprices d’enfant marqués par la temporalité de l’urgence. Le caprice d’enfant annonce un chantage qui tente de soumettre l’ordre de l’adulte à celui de l’enfant. Et ce, immédiatement, puisque le caprice ne veut rien savoir de l’attente et encore moins du manque. Mot représentant la frénésie du principe de plaisir, « caprice » ne supporte pas le désir. Exprimant le terrorrisme d’une demande qui explore l’étendue de son pouvoir tout comme sa dépendance à l’autre, le caprice correspond dans le même temps à la prise de conscience douloureuse pour l’enfant qu’il n’est pas le centre du monde. Le vécu frustrant d’impuissance passive se transforme alors en révolte insoumise tandis que d’autres formes moins colériques, versent du coté de la pleurnicherie.Sur fond d’insécurité intérieure quasi-permanente, une grande dépendance vis-à-vis des autres peut être observée tandis que la conscience de cette même dépendance se trouvera déniée sinon contre-investie par des attaques constantes du lien. Hantés par des angoisses relationnelles contradictoires – l’angoisse d’intrusion (pénétration) et l’angoisse d’abandon (castration) – obsédés par la menace d’effondrement consécutive à la perte, la problématique du lien devient complexe, douloureuse, sinon invivable. Cette porosité des limites explique les difficultés repérées dans la construction de l’expérience de perte : Comment se séparer quand les frontières qui distinguent le Moi de l’objet sont si mal assurées ? Dans un tel climat, mieux vaut la certitude de la rupture que les affres de son incertitude !

Depuis plusieurs décennies, les études psychanalytiques portant sur les pathologies des limites ont contribué à développer et à affiner leurs composantes aussi bien dans la dynamique du fonctionnement de l’appareil psychique que dans la recherche des étiologies psychiques qui permettraient d’en dégager quelques constantes. Les effets de ces travaux sur la méthode analytique sont évidents dans la remise en cause de certains de ses principes fondateurs : techniquement sont régulièrement mises en question la règle d’association libre tandis que la règle d’abstinence est malmenée. Otto Kernberg va jusqu’à contre-indiquer la règle d’association libre dans les cures analytiques des borderline sous prétexte que cette dernière est susceptible de les faire se dépersonnaliser. Kernberg prône dans ce cas une méthode psychothérapique analytique particulière visant un travail d’intégration par le Moi des parties hétérogènes. On entend déjà la fracture des méthodes psychanalytiques américaines et européennes lorsqu’on ré-entend le grain de la voix de Pierre Fédida dire dans son séminaire de doctorat à propos du « projet » de l’analyste (s’il en est un) : « Produire le clivage, faire en sorte que le moi ne soit pas unifié et cohérent, en sachant que le projet de l’analyste n’est pas de rester avec un moi divisé mais de continuer à travailler avec cette série d’accidents qui se produisent, on pourra dire ça, au cours d’une séance ; il arrive constamment quelque chose, sinon on serait dans cette sorte d’identification du moi à une image de l’analyse. Je vous renvoie ici à la façon dont Lacan a suffisamment bien parlé de l’idée que c’était en quelque sorte l’identité du moi, l’analyste se prenant pour un moi, qui ferait résistance à l’analyse. »2 Dans un article plus récent, Fédida3revient sur le texte de Freud de 1938 « Le clivage du moi dans le processus de défense », et notamment sur le clivage dans la vue du petit garçon. Fédida rappelle que cette opération de clivage aujourd’hui largement considérée comme un mécanisme de défense pathologique (psychotique) est présenté en 1938 par Freud comme un trait du Moi dans sa normalité. Il s’agirait de distinguer un clivage « pathologique » et un clivage « bien tempéré ». Ce concept permettrait même selon lui de de penser « entre le normal et le pathologique ». Cette proximité de la psychose dans la normalité du moi ne serait alors pas plus « déconcertante » que l’activité du rêve. Le qualificatif « déconcertant » ne signifie d’ailleurs littéralement : « ce qui rend étranger ». Fédida invite le lecteur à considérer de manière plus ouverte cette différence qui fait fente pour la pensée, pour la vie psychique et pour le moi. Enfin, il milite pour l’établissement d’un silence profond, un silence d’écoute visant à castrer d’une certaine façon dans le refus toute tentative de compréhension psychologique. Il invite ainsi l’analyste à utiliser constructivement le clivage pour permettre une absentéisation de l’analyste en personne favorsiant l’avénement du transfert. Le moi de l’analyste gagne à se cliver (constructivement) pour accueillir les mouvements transférentiels. Cette opération ne peut être réussie sans l’acceptation de mouvements régressifs (allant de pair avec une perte du contrôle par la compréhension). Il n’en demeure pas moins qu’avec les cas limites, comme le rappelle en 1979 Fédida : « l’insight de tels patients étroitement en rapport avec un syfonctionnement de l’activité associative – offre toute l’apparence d’un danger de destruction, il est l’équivalent d’un instant psychotique. Entendre est intolérable»4. Ce qui n’empêche pas l’analyste d’inviter patiemment l’autre à une autre façon de s’entendre dans la parole qu’il adresse à son analyste.

On est loin des psychologisations de certains travaux anglo-saxons qui s’appuyent sur le repérage de transferts narcissiques ou anaclitiques pour mettre en suspens la sexualité infantile. Dans ces travaux, anglosaxons mais pas uniquement, lorsque celle-ci (la sexualité infantile) est prise en compte parce qu’elle s’impose cliniquement, elle se caractérise par la substitution d’une réalité par une autre : la réalité traumatisante d’expériences effectives de séduction annule la part de traitement fantasmatique de la sexualité infantile, comme si la psychosexualité était effacée par l’exercice de la sexualité dans sa concrétude la plus crue. Comme le rappelle Catherine Chabert, nous nous retrouvons ainsi dans la situation de Freud avant 1897, confrontés à des évènements de séduction effectifs (les « abus ») qui repoussent en quelque sorte aux frontières la matière des fantasmes originaires. Le corollaire s’impose : en de telles circonstances, le refoulement a bien du mal à se mettre en place et le clivage en prend le relais. L’évidence du traumatisme, au sens le plus psychologique du terme, surgit avec une force retrouvée modifiant fondamentalement les procédures thérapeutiques à la fois dans l’application de la méthode et dans les constructions théoriques concernant les spécificités de la psychopathologie des limites. Les analystes eux aussi peuvent être emportés par ces courants de pensée, séduits par l’attraction qu’ils exercent : d’une très grande clarté, d’une logique implacable dans le repérage des causes de la maladie, le modèle traumatophile présente l’avantage économique, d’éviter au clinicien d’affronter l’inconfort, de se risquer à entendre quelque chose d’un inconnu qui lui échappe. Dans une telle optique du soin psychique, est perdue une part majeure de ce que peut être et représenter la psychanalyse : une théorie et une méthode qui combattent le destin et la fatalité !

Demeure une question : « où va la haine ? » et surtout, où va la sexualité infantile ? lorsque la positivité théorique se trouve convoquée dans la technique même, quelle place reste-t-il pour la négativité et pour l’analyse des forces destructrices ? On assiste actuellement à une recrudescence de travaux qui appréhendent les états limites en sous estimant le rôle de la psychosexualité, et notamment l’analyse des modalités œdipiennes, au profit de la figure de Narcisse, de la traumatophilie et de la prégénitalité. Or, comment concevoir ces éléments hors Œdipe alors que la plupart de ces cas donnent précisément à constater un Œdipe à vif, mal protégé par les barrières du refoulement, ou bien un Œdipe masqué, prenant le soin de faire revivre (grâce à la compulsion de répétition) à des objets actuels des situations d’impuissance non dépassés avec des objets anciens, intouchableset irremplaçables.

Une douleur d’exister aux limites du tolérable

Dans ce type de configuration clinique, le thérapeute se trouve dès les premiers entretiens, confronté à une demande massive, exprimant l’impuissance du patient à vivre ou à être :  « je suis vivant mais je n’existe pas », « quand je parle, j’ai l’impression que je fais du play-back », « j’ai l’impression de vivre à contre vie », « je suis toujours vivant mais je fais semblant d’exister », « je suis vide, je me sens mal, voilà ». La précarité de la représentation de soi est d’autant plus forte que la fonction d’individuation est fragilisée. Ces vécus d’étrangetés sont souvent contre-investis par l’activité perceptive, l’accrochage à la sensorialité, et notamment par une forme de contrainte de voir : il s’agit de se saisir de façon active de la réalité perceptive pour se réassurer, pour contre-investir ce qui ne peut pas être éprouvé à l’intérieur en terme d’épaisseur fantasmatique et d’intériorité. Le fameux « vide » fantasmatique repéré régulièrement dans les fonctionnements-limites n’est pas une donnée constitutionnelle : il relève souvent d’un travail de sape de l’activité fantasmatique, celle qui produit des représentations et des affects et qui nourrit les processus de pensée. En vérité, ce « vide » relève du contre-investissement d’un « trop plein » nourri par la prégnance des fantasmes et des pulsions qui les soutiennent.

Et puis il y a la douleur, dans le désespoir d’une parole qui fait du bruit, devenue comme incapable de se laisser résonner dans l’écoute introspective du silence. Et puis, ces nombreuses séances qui commencent par ce rituel de mots : « Rien, je n’ai rien à vous dire », « c’est le vide », « je ne sais pas pourquoi je suis là », « je suis mal », « voilà ». Face à cette douleur d’exister éprouvée à vif, le thérapeute, est sollicité pour entendre dans cet appel qui lui est lancé un signal de détresse. Et la temporalité de l’urgence frappe lorsqu’il s’agit de personnes qui interrogent sans cesse les rapports entre la vie et la mort. Pris d’empathie pour ces sujets à la dérive, qui semblent flotter dans leur existence sans véritable point d’amarrage, le thérapeute peut parfois se laisser séduire par cette demande massive qui le place narcissiquement dans une position toute puissante de « sauveur » . Certaines formes de contre-transferts compulsifs, mis en oeuvre sur un mode maniaque peuvent répondre à cette douleur mélancolique d’exister. La tentation est grande à vouloir « aider » ce patient, au risque de devenir aveugle et sourd à la dimension sadique d’emprise que comporte cette attitude secourable. Ces réactions thérapeutiques compulsives parfois soutenues par des modèles techniques à la mode, sont susceptibles de masquer des affects de terreur face à la folie de l’autre – questionnant intimement la folie en soi. Et la plupart du temps, ces attitudes réparatrices ne veulent rien entendre de la sexualité infantile ni de la part de haine contenue dans ces états de détresse sans cesse renouvelés. L’amour est-il pensable sans la haine ? Dans les cures avec des cas limites, on sait bien depuis Harold Searles l’importance de l’hostilité contre-transférentielle. Une écoute qui fait semblant de comprendre empathiquement ce dont souffre l’autre, est-ce de l’écoute ? Serait-ce la peur d’entendre dans l’écoute ? Et justement, avec les cas dont nous parlons, prendre le temps d’écouter, de flotter ou de régresser dans l’écoute, peut sembler un luxe désuet. Et pourtant… On sait combien ces réponses rapides qui se targuent d’être mobilisées sur un mode altruiste redoublent parfois le climat inquiétant initié par le monde psychique extrêmement angoissant du patient. Et le patient qui ne comprend même pas lui-même ce qu’il traverse, aura encore plus de mal à entendre quelqu’un qui lui répond « je vous comprends » comme pour lui dire de façon aimable « calme toi, tu m’angoisses ». En contraste, le maintien d’une distance dans l’écoute est susceptible de laisser s’aménager quelque chose du masochisme de vie ou bien de laisser apparaître quelque chose de la dissemblance et cet écart fait travailler le jeu de l’analyse.

Mémoire diffuse et fonctionnements limites

Comme l’ont observé de nombreux auteurs, les cas limites donnent à constater une grande difficulté à se souvenir du passé. Une amnésie totale peut même recouvrir certaines parties de la vie. Si une part importante de la psychothérapie analytique tient au travail de perlaboration permettant de redonner du sens à l’histoire d’une vie et déjouer ainsi les pièges de la répétition, l’incapacité de ces patients à retrouver des fragments de souvenirs sur une période longue de leur existence ne rend pas aisée cette visée. Avec quel temps faudra-t-il travailler ?Dans la parole, cette temporalité stagnante se caractérise par l’utilisation fréquente des adverbes « jamais » ou « toujours » qui figent le temps et ses modifications. Ces « Jamais » ou ces « toujours », enferment le temps dans la mélancolie immortelle du présent pur, le temps circulaire de la compulsion de répétition. Comment vivre, construire sa propre histoire, lorsque le passé est amnésié ? Il n’est pas rare d’ailleurs que certains sujets produisent des efforts surhumains pour s’anesthésier, « se défoncer », s’amnésier, comme pour tuer la mémoire, « gommer », mettre des blancs, des trous à la place de traces vivantes. L’expérience thérapeutique, dans le meilleur des cas, amènera le sujet à se réapproprier quelque chose du temps vivant.

Je pense à Marie, qui à chaque début de séance, donne le ton : Tout se passe comme si elle était gouvernée par une sorte de baromètre subjectif lui indiquant si « ça va » ou « ça va pas », mesurant la météo des humeurs et ressentis de l’immédiateté. J’ai souvent vécu ce baromètre des affects comme un tyran autocrate déguisé en ami démocrate. Mesurant les ressentis il semble dire : « vous voyez, je suis bon patient : je vous dis ce que je ressens à l’intérieur ». Sauf que cette mesure fatale va inaugurer toute une politique comportementale dans une direction où personne ne pourra intervenir pour adoucir le vent de la tempête ou le torrent de pluie. Et lorsque revient le beau temps, il faudrait alors arrêter la thérapie immédiatement… jusqu’au prochain déluge qui ravage tout sur son passage ! Surgit parfois une telle terreur concernant le viol d’un espace privé qu’on peut imaginer que cet espace d’intimité ne se construit pas durablement par anticipation de sa destruction. Dans ce cas rien n’est à défendre car rien n’a été construit de peur d’être anéanti. S’il n’y a rien à défendre à l’intérieur, il faudra investir les objets bien classés dans le hit parade de la société capitaliste : l’argent, les apparences externes, la réussite socio professionnelle, le pouvoir, et autres objets visibles par l’autre. Et si des efforts surhumains sont accomplis pour maintenir – vue de l’extérieur – une bonne adaptation c’est à l’intérieur que ça craque.

Haine dans le contre-transfert et meurtralité

Les états limites – tels des enfants terribles– ont souvent tendance à malmener, ridiculiser, mettre au supplice le thérapeute. Chez ce dernier, des sentiments d’impuissance, d’incapacité, d’échec professionnel, d’immense inquiétude, de découragement peuvent alterner avec des affects d’agacement, de colère, voire d’hostilité haineuse pour ce patient impossible, cynique, ironique, provocateur et omnipotent. L’utilisation de l’ironie peut être féroce, maquillant souvent des processus mélancoliques qui figent la temporalité dans un présent non ouvert sur le futur. Étrangeté de ces cas qui se présentent comme si peu confiants, si insecure, clamant à chaque séance leur sentiment d’infériorité, et qui mettent à d’autres moments en scène l’omnipotence, la tyrannie, les colères excessives. Avec ce type de sujet, le soignant est en droit de lorsque le patient ne vient pas à sa séance, s’il a succombé à ses conduites à risques, s’il ne s’est pas suicidé, ou si tout simplement il a décidé de rompre le cheminement thérapeutique sans prévenir. Mais j’insisterai sur un autre versant, plus difficilement avouable : le thérapeute peut en venir à espérer que ce patient ne vienne plus, qu’il disparaisse de sa vie. Ce type de vécus contre-transférentiels (qui alternent entre « bonnes séances » qui rebandent l’espoir, et « mauvaises séances » qui désespèrent, suscitent la haine et le découragement) donnent généralement des indications précieuses sur les mécanismes de défense utilisés par le patient : le clivage infiltre le transfert.

Si la personnalité du sujet borderline est organisée autour de la terreur de la séparation, du danger de la perte, l’état limite sera continuellement confronté à une menace double : celle de perdre son identité personnelle précaire et celle de perdre une relation interpersonnelle fragile. Le lien transférentiel, lui-même soumis aux angoisses anaclitiques, est pris dans la logique paradoxale de l’alternance des angoisses d’intrusion et des angoisses d’abandon. Du point de vue du thérapeute, les marges de manœuvre sont minces sinon acrobatiques dans la mesure où un silence d’écoute peut être vécu comme un témoignage d’indifférence sinon d’hostilité tandis qu’une intervention verbale pourra selon les cas être massivement rejetée, vécue comme intrusive, inadéquate, inepte, ou trop immédiatement acceptée – avec un « vous avez raison » qui clôture toute la mise en mouvement attendue par l’analyste. Et souvent, l’analyste présent en personne est mis aux limites de lui-même, pris dans un contre-transfert haineux, clivé, difficilement supportable. Pour Fédida «  Seule la meurtralité peut reconnaître l’autre »5 On pourrait donc, là où les humanistes posent l’empathie comme ressort des thérapies, pouvoir poser aussi la meurtralité comme vécu important dans l’ébauche du processus transférentiel.

Conclusion

Dans ce type de cure en face à face, j’ai pris conscience d’un certain nombre de gestes, des mimiques, râles, souffles, et même de grimaces que j’étais susceptible de manifester – en guise d’interprétation non verbale – là où une parole prononcée de ma part aurait pu arrêter net la progression de la parole du sujet. Faire les gros yeux, bailler, sourire, pencher la tête, fermer les yeux, se laisser aller à rire, solliciter l’humour là où tout est pensé en termes dramatiques, nuancer les propos radicaux, rappeler les affects contraires lorsque tout semble verrouillé dans les filets manichéens du clivage, et parfois même solliciter le jeu à la manière du psychodrame analytique individuel dans une mise en scène où il m’appartient de jouer le rôle du patient lui-même. La pratique du psychodrame m’a beaucoup appris du point de vue des capacités à jouer, rebondir, créer et à improviser, à verbaliser des émotions dans des moments où les dispositions à la parole du patient semblent perdues. Ici la personne ne vient pas forcément pour parler, mais pour parler avec quelqu’un dans l’espoir d’un retour, et, parfois après un certain temps, pour se trouver en contact d’une présence humaine qui ne demande rien, qui n’exige rien, qui est là. Cette dimension émotionnelle de partage dans la présence psychothérapique est essentielle.

Bibliographie

Fédida, P. (2001) « Le passé d’un vu, la castration instauratrice », in Libres cahiers pour la Psychanalyse, n°13, « Les divisions de l’être » Paris, Inpress.

Fédida P., (1995). Le site de l’étranger, Paris : P.U.F., pp. 54-55.

Pierre Fédida, Séminaire de Doctorat, 2000-2001, Campus Jussieu, amphi 51C.

Fédida P. (1979) « Clinique psychopathologique des cas limites et métapsychologie du fonctionnement limite », Psychanalyse à l’université n° 17, Paris : éditions Réplique, 1979.

Pontalis J.-B. (1977). « Une idée incurable », L’idée de guérison, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 17, Paris : Gallimard.

Vincent Estellon

Psychanalyste

Maître de conférences habilité à diriger des recherches

Institut de Psychologie, Université Paris Descartes, Laboratoire PCPP, EA 40-56