Pédagogie institutionnelle. Transmettre : la nécessité du hasard.

 

Résumé. La pédagogie institutionnelle s’est construite en proximité avec la psychothérapie institutionnelle. Elle s’est développée à l’école, comme une pédagogie active, mais aussi dans des institutions sociales, dans le travail social, la formation. Fernand Oury en est la figure majeure, mais beaucoup d’autres – et nombre de groupes « praticiens -  ont joué et jouent un rôle important dans sa diffusion et sa « transmission ». La transmission est toujours une équation à plusieurs inconnues. Elle n’a pas manqué de se poser tout au long de l’histoire de ce mouvement. Mais on peut retenir trois choses de cette histoire : – Les fondateurs ne sont jamais seuls dépositaires de leurs fondations, ni de leur transmissions, – Un transfert spécifique, éclaté, est à l’œuvre dans et entre les groupes historiques, – C’est par les livres, les témoignages, l’existence de lieux des pratiques, les stages de transmission des pratiques, que se joue, aléatoirement, la transmission. Nul ne sait qui « s’autorisera ».

Article.

Selon Jean Oury, la psychothérapie et la pédagogie institutionnelles sont une seule et même « chose ». Un monstre à deux têtes ? Disons pour aller au plus court que nous avons une même entreprise, penser et faire des institutions « sur mesure ».

Fernand Oury installe la pédagogie institutionnelle dans les années cinquante et soixante. Jean Oury est à La Borde depuis 1953, après St Alban et la rencontre avec François Tosquelles.

C’est Jean Oury, après de longues discussions avec Fernand Oury, qui nomme la pédagogie institutionnelle, en 1958, en la rapportant à la psychothérapie institutionnelle, nommée « thérapeutique institutionnelle » en 1953.

Ce qui nous fera plus tard parler de « Pratique de l’institutionnel », pour avoir un générique de ces appellations et viser toute institution, sociale, culturelle, associative. Précisons que cette pratique de l’institutionnel ne va pas sans analyse institutionnelle. La « machine » de la « PI-AI » est dressée. Félix Guattari n’est pas loin : il est aussi à La Borde, aux commandes avec Jean Oury.

Peut-on transmettre ?

C’est une question bien sûr qui hante les groupes. Elle fut souvent évoquée. En 2012 un colloque confidentiel s’est tenu à l’université de Strasbourg sur le thème. Il s’est essentiellement centré sur la formation initiale et continue des maîtres, en France, du moins celle ouvertement affichée « pédagogie institutionnelle » – plutôt restreinte -, mais sans conclusion ni théorisation marquantes. On peut toutefois remarquer que ce sont des groupes cooptés qui se sont retrouvés là, et qu’ils ne mentionnent rien d’autre qu’eux-mêmes, comme souvent.

Transmettre serait-il indexé à l’aune humaine d’un choix régalien, me suis-je toujours demandé ? Serait-ce la réponse, enfin la mauvaise réponse originaire ?

Pour Fernand Oury, rien de pire que de voir s’installer les Techniques Freinet dans les Instructions Officielles, surtout après la mort de Célestin Freinet en 1966. L’injonction cassait le désir, allait-il en le répétant. Comment en effet obliger au désir ?

Nuançons la prise de position, on sait bien à présent que l’injonction paradoxale s’adresse à une instance archaïque et qu’elle laisse des traces conscientes et inconscientes.

Comme ces anthropologues de la rue qui inventorient les poubelles et en dessinent les univers, un clochard céleste peut s’emparer d’une partie du trésor et en autodidacte refaire institution.

J’ai ainsi durant mes quelques trente années de cours à Nanterre, et mes interventions, rencontré la plupart des groupes constitués, pérennes ou précaires ; mais aussi rencontré des groupes « non déclarés », voire refusant de se déclarer ; des praticiens isolés, ou alliés pour la circonstance ; et parfois très avancés dans la pratique de l’institutionnel. Et pas seulement à l’école mais dans tous les champs du social.

Finalement l’injonction suit les chemins complexes de la subjectivité. Sur les deux mille étudiants ou auditeurs de mes cours et conférences, j’en compte une centaine qui restent sensibilisés, ils l’ont manifesté, et j’en identifie une dizaine qui eux-mêmes enseignent, forment, affichent des références, dans leur « style » propre.

En fait c’est très souvent en quittant l’intention de transmettre que se libère l’engagement. Une adhésion est un collage, jamais un choix libre. La transmission n’est pas une mission, ou alors c’est une vocation imposée, dès lors dangereuse.

Pour autant il arrive que cela réussisse. Au prix de longs détours, atermoiements et – dans le meilleur des cas – prise de conscience apparemment « démissionnaire » : on bricole un moment dans son coin et c’est là que ça marche !

Car après tout vouloir Transmettre se présente comme une prétention psycho-familiale, dans notre petit monde infantile, c’est ce qui explique les rages enseignantes, formatrices, devant le décrochage y compris des meilleurs au plus sûr niveau de la formation. La transmission s’enseigne à distance.

« Gêneur ! », dit-on en pédagogie institutionnelle à celui qui nous empêche de penser par nous-même. Chez les petits.

Le transfert, voyageur clandestin.

Il y a dans les textes fondateurs une mise en garde prononcée contre la « relation duelle », dangereuse, toujours problématique. Et si l’on suit le fil du discours, on en arrive à deux constats :

la relation duelle est l’affaire d’une « sur »-relation affective, elle a donc ses lieux et ses fonctions, et elle n’a pas fonction dans le champ de l’institution.

En poussant le raisonnement on comprendra qu’elle colle (à) l’institution et la parasite. Nous sommes donc pris entre la distance outrancière et le collage effrayant, écrivait alors un de nos amis psychanalystes, et c’est dans ce dilemme que se construit la position d’institution, c’est à dire celle qui vient étayer et soutenir la décision collective.

Il ne s’agirait pas de nier le transfert, mais de l’aiguiller, de le catalyser, de le projeter. De le métaboliser s’accorde t’on à dire.

L’identification hystérique, cette tendance ordinaire à l’assujettissement des futurs contestataires, n’est pas de mise. Laisse béton, et sors de la file !

Le transfert est la première violence institutionnelle, le voyageur clandestin des institutions. Alors, transmettre ? Mais qui, quand, et de où ? Voire de quel droit ?

Qui ? Sans doute celui qui s’autorise, et que personne ne conteste, donc que l’on autorise à s’autoriser. Les responsables de nos groupes étaient ainsi choisis, inter-construits et auto-désignés. S’exposer, somme toute. Pour par exemple prétendre à diriger un groupe, un stage, une équipe, il fallait se proposer, à un moment clé, en assemblée générale, sans que quiconque ne le conteste. Et le titre n’était en usage et en fonction que durant la période et pour la « mission » arrêtée, s’éteignant avec la clôture de la tâche.

Illustré autrement, on entendrait et on attendrait des prouesses presque artisanales, dignes du compagnonnage. Ainsi après de longues discussions à Nanterre autour de François Tosquelles, du POUM, de son passage des pyrénées, échappant aux franquistes, avec dans son sac le livre d’Hermann Simon, sur l’expérience de vie active asilaire de Gütersloh, sans nous en aviser un petit groupe prit la route de St Alban pour y lire et résumer le livre. Ils revinrent une semaine après et furent bien sûr applaudis.

C’est déjà l’esquisse d’un transfert de transmission comme le pense la pédagogie institutionnelle, dans le complémentaire et l’indirect. Les « sujets » dépendent des objets, tiens donc !

La ligne droite, duelle, sans chemins de traverse, est sous le feu d’une angoisse brute, un « laser », comme l’écrit Jean Oury à ce propos. Ainsi un groupe qui voulut faire un stage en appliquant à la lettre le Memento rédigé par l’un des fondateurs, dût mettre la clé sous la porte et se disperser après trois jours. Nous nous demandâmes longtemps comment écrire un vadémécum sans recette ni consigne, en quelque sorte comme un grand koan zen ?

De même à un moment de crise et de choix d’orientation, on commença à entendre parler des « dauphins », ces successeurs qui seraient souhaités par les fondateurs. Dans les dix années qui suivirent ils s’exclurent les uns les autres, se dénoncèrent, et pour partie sombrèrent dans la maladie. Les couplages, les « grouples », sont toujours un problème sans analyse institutionnelle.

Un fondateur doit faire avec la solitude.

Transmettre : la chasse au snark ?

En avril 2012 se sont donc tenues à l’université d’Alsace, à Strasbourg, ces deux journées d’études : « Pédagogie institutionnelle et transmission ». La conclusion porta sur la constitution d’une médiathèque documentaire, d’une mise en réseaux de masters dits proches, de journées d’études.

Certains des groupes ont en effet tenté depuis toujours d’investir des universités, des IUFM. J’ai moi-même pu durant trente ans établir un pôle de rencontre, de discussions, à partir de Nanterre. Et co-organiser quatre grandes rencontres nationales, sur vingt ans.

La fondation et le développement des éditions Matrice en 1986, voulues avec Fernand Oury, aujourd’hui Matrice-Champ social (Nîmes), a permis de maintenir l’édition de tous les livres de base, les « classiques » de la Pédagogie Institutionnelle. Il s’en vend sans bruit plusieurs centaines par an.

La parole ne se donne pas, elle se prend ! C’était l’un des mots d’ordre favoris de Fernand Oury. On pourrait dire que la transmission ne se décrète pas, elle s’impose. Et sans doute ne peut-on ni s’y attendre ni l’espérer.

Je me souviendrai longtemps des équipements électroniques stockés pour des années dans des débarras, au fond des écoles, lors de la première vague informatique de l’éducation nationale, en fin des années soixante dix.

Chaque fois que la synapse s’établit, que quelqu’un(e) relaie les pratiques, c’est le désir qui saute aux yeux. En fait c’est une flamme, une étincelle insistante, dans le terrain vague.

Mais, comme nous le dit la légende des groupes, reprise par les maîtres : il en est un qui a trouvé – prouvé, quelque chose, et alors dix l’ont vu faire et parlent de lui ; et ensuite cent autres parlent de ce qu’ont dit les dix du premier. Puis mille embrouillent le message.

Les transmissions se logent dans des groupes, souvent, des groupes cocons, avec leurs héros et leurs chapelles, leur féodalité parfois. Peu se sont ouverts en réseau structuré et accueillant. Ils se soignent, sans doute !

En ce moment les fondateurs d’une école célèbre dans notre champ tentent de passer la main et de transmettre « l’école » à quelques « membres ». Dans ces cas là, on ne « remplace » pas.  Consulté, je réponds que ce n’est pas possible. Il n’y a rien à attendre. Je ne crois pas aux transmissions.

Par contre des « repreneurs » ont à se manifester et à peaufiner des propositions et des contrats. Un jury d’experts pourrait trancher. Je leur conseille de travailler d’arrache pied sur les structures administratives, institutionnelles, sur la pédagogie et les suivis (formation, supervision analytique, ils existent déjà), et sur leur « motivation » ! Ils ont commencé, ils ont trois ans pour ça.

Fut un temps lacanien, Fernand Oury s’était mis en tête de faire des cartels. La tentative échoua sur leur composition et leur résultante. Toujours les problèmes de personnes. A présent on discute d’un musée de la pédagogie institutionnelle. Un musée ? Certains n’aiment pas le terme, comment mettre des morts-vivants au musée ?  Alors : un « espace », une « maison » ?

Il convient de dissocier la transmission des personnes, et au mieux de dresser une cartographie de l’état des lieux, et de le faire savoir, puis de laisser le destin et donc le hasard opérer.

Tous les livres sont disponibles. Un fonds « Fernand Oury » est en place, avec des archives, un bureau, des meubles. Une cinémathèque – par l’école de La Neuville, où est le fonds « FO », est disponible, avec six grands films DVD en vente, et des centaines d’heures de films. Des thèses sont faites. J’ai mis à disposition sur Internet un site très fourni qui voit plusieurs dizaines de milliers de visites par an. Au moins deux écoles sont identifiées, et d’autres repérées parties prenantes, dont les « calendrettas » catalanes de la région de Montpellier ; mais aussi quelques centaines de classes ; et le mouvement Freinet lui-même s’est ici ou là mis à « l’institutionnel ». Psychothérapie, pédagogie, institutionnelles, la question de la transmission est posée dans ce réseau intersynaptique de pédagogie sociétale.

Pour autant, la pédagogie institutionnelle se transmet, indubitablement.

Mais il ne suffit pas de mettre « A suivre » en bas de la page. Enfin c’est déjà ça. Tenez : que faire de La Borde ? Ou plutôt : qui fera un autre La Borde ?

Dans la paranoïa de la succession, de la suite, certaines modélisations ont vu le jour, des outils se sont créés.

Fernand Oury développa le modèle de  la formation en sept ans.

Les impétrants entraient en stage une première année, après avoir lu les principaux livres et attesté et de ces lectures et d’une pratique institutionnelle. Puis sur trois ans ils parcouraient trois niveaux d’acquisition : les techniques pédagogiques, les techniques de groupe, les techniques d’entraînement personnel. Pour ensuite devenir co-animateur d’atelier, puis responsable d’atelier, puis co-responsable de stage puis responsable de stage. Simultanément, tout au long du cursus, on s’essayait dans des classes, des formations. On se testait aussi à l’exposé, à la conférence, en groupe, puis seul à l’intervention extérieure. On pouvait parallèlement se ressourcer à l’université ou ailleurs, ou s’inscrire à un « Balint », ou commencer une psychanalyse. Mais bien sûr jamais là encore sur injonction. Le chiffre 7 était la clé. Evidemment, sept ! La symbolique est lourde.

Je l’ai « appliqué » ce modèle, en dissocié, et en personnalisé, nous étions sept et chacun(e) naviguait à son rythme,  avec un groupe coopté, sur en fait neuf ans. En effet, après sept ans il nous fallut encore deux ans pour réunir les innombrables notes, résumés, textes, du groupe et publier un livre (De la pédagogie institutionnelle à la formation des maîtres). Et nous nous sommes séparés. Les participants eurent tous des démarches singulières et des réussites, dans la formation, à l’université, dans la carrière. Mais les voies sont multiples, nul ne peut les tracer avant qu’elles ne se livrent à l’autre.

Transmettre ? Il y a toujours un moment où il faut quitter la maison pour laisser la place : « vider » les lieux, littéralement.

Dans les techniques de combat japonaises il y a une osmose entre le plein et le vide, qui fait de la position vide celle qui rompt la confrontation et nous laisse à côté de la pensée, sans intention.

La Maison est disponible. Les clés sont déposées en plusieurs endroits.

Il peut se produire quelque chose. Un jour.

Site : jacques-pain.fr

Champ social cf Matrice : www.champsocial.com/

Jacques Pain
Professeur émérite

Paris Ouest Nanterre

Sciences de l’éducation