Passe à ton voisin

Résumé. Comment aborder la question de la transmission en termes systémiques ? Que transmet-on aux familles touchées par la maladie mentale ? Quelle transmission émerge entre les thérapeutes, leur superviseur ou l’ensemble d’une équipe de thérapie familiale ? Via l’utilisation d’un « objet flottant » inspiré de ceux de Philippe Caillé, chaque thérapeute s’est saisi du thème, l’un écrivant à la suite de l’autre, faisant émerger une trame dense abordant de multiples registres. Il s’agit d’une retranscription fidèle d’un exercice initialement destiné pour être lu.

Introduction

Le texte ci-après se présente comme un exercice de style destiné à l’oral : l’équipe de thérapie familiale de l’Élan Retrouvé cherchait le moyen d’exprimer au-delà des notions théoriques et du langage scientifique de l’écrit, la « tonalité » et la « façon de faire » de chacun et de tous lorsque nous travaillons en séance avec les familles. La plume est donc passée de main en main, après avoir lu le(s) texte(s) précédent(s) ou non, à partir du thème de la schizophrénie ou non. L’initié en systémie retrouvera de nombreuses notions connues, et les autres, sinon, des histoires, des métaphores et une première approche.

Lors de l’exposé oral, chacun a lu le texte d’un autre.

Finalement, j’ai vite compris que les thérapeutes ne savaient pas grand-chose de scientifique et de vrai sur la maladie de mon fils. Sans jamais répondre directement, ils demandaient plutôt « mais comment ça se passe entre vous ? Quelles solutions trouvez-vous ensemble ? Le Web explique ce qu’ils cherchent à faire :  « Les thérapies familiales, lourdes et complexes à mettre en œuvre, ou certaines interventions simplifiées auprès des parents, visent à corriger certains dysfonctionnements familiaux qui contribuent à pérenniser les troubles mentaux et affectifs du patient en faisant prendre conscience aux proches des effets négatifs que peuvent avoir sur lui des attitudes trop critiques ou au contraire d’hyper-protection, qui favorisent son sentiment de culpabilité ». Ça pour être lourd, c’est lourd. Et comme avec ma femme, on est ni critiques ni protecteurs, mais simplement effondrés et terrorisés, je ne vois pas ce qu’ils vont « corriger » chez nous ! Alors c’est quoi cette fameuse maladie, ça ne peut pas venir de nous ; on va bien, on n’est pas fou. Au moins le Web répond : « Aujourd’hui, on sait que la schizophrénie n’est pas une maladie psychogénique, c’est-à-dire mettant avant tout en jeu des facteurs psycho- ou socio-environnementaux (comme le comportement des parents, des amis, des collègues…), mais une psychose neuro-développementale se manifestant à la fin de la maturation du cerveau et exprimant un déficit de développement du système nerveux central. » Là au moins, question comportement des parents, on y est vraiment pour rien, en tous cas plus maintenant au XXI° siècle ! En plus, le « p’tit » est loin d’être bête ou débile, il a des « bonnes performances » sur le Web : « La schizophrénie n’est donc pas un trouble généralisé, un trouble motivationnel ou un déficit lié à la tâche, puisqu’on a montré que les patients sont capables de réaliser de bonnes performances sur une grande variété de tâches cognitives complexes. Elle serait une atteinte spécifique d’une fonction cognitive et, plus précisément, des étapes les plus précoces du traitement de l’information. »

Mais plus loin, on voit bien que tout le monde n’est pas d’accord et que ça change dans le temps : «  Le XXe siècle a vu disparaître deux fausses conceptions de la schizophrénie : d’une part, si l’on conçoit que terrain génétique et facteurs environnementaux jouent un rôle dans l’apparition d’une maladie mentale, le vieux débat “inné/acquis” devient stérile ; d’autre part, la recherche “du gène de la schizophrénie” n’est plus de mise puisqu’il est vraisemblable que plusieurs facteurs de vulnérabilité génétique interviennent dans le déterminisme de cette maladie » , explique le Pr Marion Leboyer. Donc plein de gènes le rendent vulnérable le « p’tit », à la grippe par exemple, puisque l’incidence de la maladie est plus forte en mars et avril, au pic grippal, pour les statistiques : « une plus forte incidence de naissances de patients schizophrènes ayant été observée aux mois de mars et avril, période correspondant aux épidémies de grippe, lorsque celles-ci interviennent lors du second trimestre de la grossesse ». A partir de là, je me suis perdu dans le Web qui parle du système HLA du chromosome 6 (impliqué lui aussi dans la schizophrénie) responsable de la reconnaissance de ce qui est moi et non-moi en immunologie. Bref, la schizophrénie serait due à une maladie auto-immune déclenchée par la grippe ou un autre virus durant la grossesse… C’est sûrement à cause de ça, mais ma femme est solide comme un roc,  et on y peut rien. Parce que, ailleurs en Web, il est dit, et rien à voir avec la famille où tout le monde va bien et n’est pas fou : « Les études familiales montrent l’existence d’une concentration familiale de la schizophrénie dans laquelle la génétique intervient entre 50 % et 80 %, le risque global d’occurrence de cette maladie dans la fratrie étant de 10 % (contre 1 % dans la population générale). Cependant, le mode de transmission de la schizophrénie demeure inconnu. »

Resté dans l’inconnu n’est pas possible. En poursuite de surf, je tombe sur l’Amérique où tout est scientifique et vrai. C’est encore de la recherche et des hypothèses, mais ça avance, c’est biologique, c’est génétique, c’est sérieux ; je dis tout car c’est compliqué, même chez les rats : « Des chercheurs américains pensent avoir trouvé une cause biologique potentielle du développement de la schizophrénie. Selon leur étude, qui a été publiée dans la revue « Biological Psychiatry », une protéine surexprimée contribue apparemment au développement aberrant de dendrites et empêche donc les cellules de communiquer correctement. Le gène NOS1AP a été associé à la schizophrénie depuis un certain temps. Dans des essais menés chez le rat, des chercheurs dans le New Jersey, ont découvert qu’une surabondance de la protéine NOS1AP provoquait une incapacité des neurones à s’étendre, les cantonnant en profondeur dans le néocortex. La croissance des dendrites est restée limitée, provoquant une mauvaise communication interneuronale. En revanche, dans un groupe contrôle d’animaux ayant une expression normale de la NOS1AP, les connexions cellulaires se sont développées correctement ; les cellules se sont déplacées du néocortex vers les couches externes, permettant ainsi aux neurones de communiquer ».

Bref, c’est un peu ce qui se passe dans la famille, on n’arrive pas à s’entendre, les thérapeutes n’ont pas tort non plus, faut travailler la communication entre nous…parce que sinon, avec tout le reste, les récepteurs D2, les imageries, les magnétismes, tout se mélange et j’y comprends plus rien.

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Donc là l’idée de Georges serait de chercher et de comprendre d’où vient cette schizophrénie ? Et si finalement depuis toujours la famille s’était adaptée au patient pour qu’il puisse passer pour « normal »?

On sentait un peu qu’il y  avait un problème, il était un peu « original ». C’est sa petite sœur qui en fait s’est mise à aller mal avant lui. Elle ne voulait plus aller à l’école. On est donc allé voir le généraliste qui nous a conseillé de voir des spécialistes en famille pour en parler. Et ces gens-là, quand on prend rendez-vous, ils demandent à voir TOUTE la famille. Alors son frère nous a accompagnés. Et rapidement, dès la première séance, c’est surtout lui qui a été au centre des échanges et pas tellement sa sœur. Les thérapeutes répétaient qu’ils étaient « inquiets » pour lui. C’est vrai qu’il ne parle pas beaucoup et qu’il a toujours été timide. Et puis, il peut rester dans le noir sur son lit le week-end entier, mais c’est un adolescent. Nous, on n’était pas inquiet ou peut-être préférait-on ne pas y penser… L’idée que les thérapeutes familiaux évoquaient souvent, c’était que chaque membre de la famille retrouve un peu de liberté. Ça veut dire quoi ça ? Moi, une fois que j’ai compris qu’il était malade, j’étais bien obligée de l’accompagner chez les psychiatres et de vérifier qu’il prenne ses médicaments. Même si on ne se comprend pas toujours et que c’est dur à la maison, quand on va en thérapie familiale, on se sent tout de même écouté. Les thérapeutes sont attentifs à ce qu’on peut leur transmettre de notre quotidien, les petits détails. Finalement, on partage tous un peu cette maladie. Et parfois, on voit bien en fin de séance que les thérapeutes aussi sont un perdus et ne savent plus trop quoi dire…

Bon je ne suis pas sûre d’arriver à vous transmettre ce que c’est que vivre avec un schizophrène dans la famille et ni de savoir vraiment comment cette maladie se transmet mais la dernière fois le week-end après la séance, il est sorti de sa chambre pour manger à table avec nous.

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En tant que thérapeute familial, ce qui m’intéresse n’est pas l’origine de la maladie schizophrénique mais ce qu’elle transmet à la famille, ce qu’elle induit dans le fonctionnement familial, dans le vécu de chacun de ses membres, les répercussions de l’irruption de cette onde de choc.

C’est parfois l’ampleur et la brutalité d’un tsunami ou la montée lente et progressive des eaux.

Dans certain cas, la famille peut sembler s’être réfugiée sur un îlot. Elle vit alors en autarcie, laissant parfois partir les canots de la fratrie. Toute personne mettant le pied sur l’îlot, se présentant comme sauveteur, est accueillie avec suspicion, il n’y a pas de place pour tout le monde. Comme la famille Crusoé, on peut les découvrir 40 ans après, dans les mêmes fonctionnements, comme si le temps s’était arrêté, chacun à sa place, l’enfant est resté un enfant. Les parents tiennent bon…Tout a une fin, le dernier survivant acceptera sans alternative possible de monter à bord du canot de la fratrie ou de l’institution.

Il y a ceux qui devant la montée des eaux se dispersent, chacun sur sa planche, chacun son destin, ce sera l’errance ou la chance d’un accostage dans des contrée nouvelles, rendant difficile le maintien des liens. Ils vivront parfois des retrouvailles émouvantes, mais jamais rien ne sera comme avant.

Il y a des familles qui savent se signaler rapidement au secours et rejoindront la terre ferme avant les autres. Une chance ou une capacité d’adaptation ?

En filant sans fin cette métaphore, se dessine la diversité des actions de « secours » possibles qu’elles soient au cœur du drame ou plus à distance. C’est imprégné de la richesse de ces expériences, de la force de ces vécus émotionnels que nous pouvons nous rendre disponible pour accompagner les changements dans les familles, abandonner un îlot insalubre, lâcher une planche qui fut un temps le seul salut possible.

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La transmission du diagnostic de schizophrénie en thérapie familiale, et par extension en psychiatrie, est longue et complexe, faite de déni et d’allers-retours entre la prise de conscience culpabilisante et la banalisation des symptômes. Il me semble important quand on évoque cette pathologie avec une famille de les aider à faire eux-mêmes leur propre définition de la maladie, ce que cela signifie au quotidien de vivre avec un patient dit schizophrène ou d’avoir un frère, une sœur, un enfant malade.

Tant que chacun des membres du système familial n’a pas pu identifier les micro-symptômes cognitifs ou relationnels imputables à la schizophrénie, la notion de handicap psychique liée à la schizophrénie ne peut être comprise par le ou la patiente ainsi que par ses proches.

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Depuis l’annonce du diagnostic de notre fils par son psychiatre, nous sommes saisis ! La famille semble figée, sans pouvoir donner de sens à cette maladie « la schizophrénie » qui a surgi dans nos vies.

Alors, après conseil, nous sommes partis, ensemble, rencontrer des thérapeutes familiaux pour nous aider, pour comprendre, pour repartir…  Nous leur avons tout de suite dit notre incompréhension, notre désarroi, nous famille tranquille, sans histoire…

Sans histoire ? Nous a-t-on dit… Justement c’est quoi votre histoire ?

Alors on a raconté, les uns, les autres, les enfants, les parents, les grands parents…et puis tout à coup, un blanc, des liens qui ne se font plus, comme si une partie de notre histoire avait disparu, ou était en suspend en tout cas irracontable…

Alors les thérapeutes ont accueilli cette histoire qui tout à coup devenait sans parole. Et puis au cours du temps des éléments sont revenus à la surface, des traumatismes anciens, trop douloureux alors pour être parlés.

Alors, les thérapeutes nous ont aidés à mettre des mots sur cette histoire « secrète », jusque-là enfouie. Ils nous ont dit, aussi, que cette souffrance tant retenue avait sans doute traversé les générations et que chacun en portait une part plus ou moins dense.

La schizophrénie de notre fils serait-elle alors une expression des blessures de notre passé familial, impossible à extérioriser et à élaborer ?? une sorte de transmission cachée, hantant notre famille …

En tout cas, les thérapeutes nous ont aidés à ce que notre famille « sans histoire » se la réapproprie et que ça ne soit plus une histoire sans parole !

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Une famille consulte parce qu’un des membres de la famille est schizophrène… situation clinique à la fois commune et unique. Que cela signifie-t-il ? Pour le sujet concerné, pour la famille, pour les liens de la famille avec l’extérieur ? Quelles sont les incidences sur le fonctionnement familial ? Sur chacun des membres de la famille ? Quel type de lien entretient le « patient désigné » schizophrène avec sa maladie, avec son histoire, avec sa famille, avec les équipes psychiatriques qui le prennent en charge ? Quels sont les liens de la famille avec les équipes de soins psychiatriques ? Sur quel réseau le patient et la famille peut-il s’appuyer ?

A quoi sert, dans ces situations, une prise en charge familiale ? Il ne s’agit plus de penser que la thérapie familiale pourrait inverser un processus schizophrénique qui aurait eu pour origine un dysfonctionnement familial. Il s’agirait plutôt à l’inverse de mobiliser les ressources de la famille comme co-thérapeute. A l’heure d’une prise en charge essentiellement ambulatoire de la schizophrénie, la famille est aux premières loges pour subir les effets de cette pathologie et en souffrir. Atténuer ces effets, maintenir un niveau émotionnel bas, limiter les disqualifications, fluidifier la communication, assouplir les transactions, favoriser la différentiation, réintroduire une temporalité, une historicité… Accompagner la famille dans les aléas de l’évolution de la maladie, nouer une alliance solide avec chacun des membres de la famille. Voilà quelques pistes parmi d’autres à explorer avec ces familles.

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Beaucoup de choses ont déjà été dites, la seule idée qui me vient est qu’on passe notre temps en interaction, en lien.

Que transmettons-nous aux patients, que nous transmettent les familles dans nos rencontres? Toujours est-il que ce que nous vivons dans notre corps, en deçà du conscient, dans ce moment d’entretien familial, est un message que la famille nous envoie. Ce message,  nous devons l’accueillir, l’accepter et le traduire à celle-ci pour sortir d’un équilibre pathologique dans lequel celle-ci était coincée.

Même sans parler, on transmet. Soyons-y attentifs.

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Su-per ! Et voilà, mon frère est schizophrène… et en plus je vais devoir aller voir des psy et tout ça, à cause de lui. Bon, en même temps je me disais bien qu’il y avait un truc bizarre chez lui. C’est ma copie Laurine qui m’avait dit qu’elle trouvait mon frère de plus en plus « strange ».

Ça faisait un moment qu’on ne parlait plus beaucoup ensemble. Il est souvent seul dans sa chambre à faire je ne sais quoi. Je ne sais pas s’il voit encore ses amis.

La « Schizophrénie » … c’est quoi après tout ? Une maladie ? Il a ça depuis tout petit ? Il est né avec ? Je ne sais pas.

J’avais l’impression que j’avais un « frère normal » avant… il était même bon élève et soit disant « promis à un brillant avenir ». On rigolait bien ensemble… et parfois on sortait aussi avec ses copains. C’était plutôt sympa. Mais ça c’était avant qu’il laisse tomber ses cours à la fac de droit. Et qu’il se renferme. Il ne me parle presque plus aujourd’hui. Ça me manque beaucoup.

Je pense qu’il n’a même pas remarqué que j’ai perdu 15 kilos depuis l’été dernier. De toute façon, personne ne l’a vu. Même mes parents. C’est la mère de Laurine qui m’a fait une réflexion la dernière fois. Mais moi aussi j’existe ! J’aimerais bien qu’on s’occupe un peu de moi aussi plutôt que de ne parler que de mon frère tout le temps.

D’ailleurs… moi aussi peut-être que j’ai déjà ce foutu truc déjà en moi ? Est-ce que je suis normale ? Est-ce que ça va se déclencher ? Est-ce que si je vie un truc horrible un jour ça pourra m’arriver de changer comme ça du tout au tout ?

Il faudra quand même que je me renseigne.

J’ai regardé sur internet mais j’ai vu tellement de choses que je suis perdue. Ils parlent de perturbation dans l’équilibre des neurotransmetteurs, de mère intrusive, de maladie pendant la grossesse, de mutations génétiques, de « retrait de l’investissement libidinal dans les objets extérieurs », de « dysfonctionnements des fonctions de l’ego causés par la résurgence des processus primaires »…bref… Je n’y comprends pas grand-chose dans tout ça.

Ils parlent aussi de génétique… ça veut dire que je peux transmettre ça à mes enfants ? C’est comme les jumeaux si ça se trouve. Ça craint vraiment ce truc. Han… des jumeaux schizo ! Laisse tomber !

Je ne sais pas si on pourra parler de tout ça en thérapie familiale. Je suis sûre que ça va encore tourner autour de mon frère et point barre.

De toute façon, il va vraiment falloir que je prenne de la distance moi car je pense que, d’ici peu, je ne pourrai plus tenir à la maison. Si on reparle encore de mon frère et de son avenir… c’est vrai ça … son avenir… Et qui va s’occuper de lui quand les parents ne seront plus là ? Et voilà, je parie que ça va me retomber dessus encore cette histoire-là !

Comment m’en sortir ?

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Le Dr Matthieu McConaughey et sa cotherapeute Carrie Mathison une infirmière expérimentée qui vient de finir sa formation à la thérapie Systémique sortent de la séance de thérapie familiale avec la famille de Mélanie.

- On est parti pour un certain temps avec cette famille dit Matthieu. Ils sont en train de découvrir à la fois la maladie de leur fils et les aménagements qu’ils vont devoir faire dans la vie quotidienne. Notre objectif c’est de faciliter l’entrée de Laurent dans ses soins et pourquoi pas à l’hôpital de jour.

Carrie reste songeuse, un peu troublée.

- Mais a ton avis, c’est quoi la fonction de ce symptôme dans la dynamique de la famille. J’aurai eu envie de provoquer Laurent sur le sacrifice qu’il fait pour empêcher son père de tomber dans la dépression et sa mère de prendre conscience de sa solitude. Et puis surtout il aide activement sa sœur dans sa prise d’autonomie et lui permet de partir de la famille sans trop de culpabilité.

Elle se tait laissant passer un soupir appuyé montrant son impuissance.

- De toute façon, j’ai beaucoup de mal à entrer en contact avec cette mère. Tu as entendu le nombre de doubles liens qu’elle a balancé en une heure.

- Je crois que tu essayes de te défendre contre le sentiment de chronicité qui se dégage de cette famille. Leur temps s’est arrêté avec l’apparition des premiers symptômes de Laurent … Il faut leur redonner confiance en eux. Leur permettre de retrouver un peu de compétence, moi j’aimerais qu’ils retrouvent un espace de liberté personnel pour vivre un peu mieux leur quotidien.

-    Mais c’est quoi cette idée. Ce n’est plus de la thérapie familiale ! Moi je pense qu’il faut leur proposer une approche à la Minuchin, structurale ; tu vois rétablir les frontières générationnelles. Sortir cette sœur de sa position parentifiée.

-    …..

-    Tu dis rien ? Ou bien alors une prescription ? Genre demander aux parents de…

On frappe à la porte

C’est le Dr Jacques Bauer qui glisse sa tête dans la salle de supervision.

C’est le médecin chargé de l’information médicale et qui regarde avec une certaine tendresse et un léger amusement presque exotique cette équipe de thérapie familiale.

- Je peux vous déranger un peu puisque vous êtes entre deux séances? Dites, vous exagérez un peu cette année. 80 % de diagnostics manquants, vous détenez le record.

Matthieu montre par son attitude désinvolte que ce reproche est le prélude à une discussion récurrente.

- Tu sais bien que ce qui nous intéresse et ce sur quoi nous travaillons c’est le système familial. Poser un diagnostic c’est renforcer la désignation. Nous avons déjà suffisamment de mal à penser de façon circulaire les interactions familiales. Et maintenant tu nous obliges à tenir compte d’une linéarité qui fait de la maladie la cause de ce que nous observons.

Carrie se désintéresse assez rapidement de cette joute verbale bien rodée et se plonge dans la CIM X avec perplexité et application.

- Remarques dans la famille que nous venons de voir on peut dire que le père présente une personnalité obsessionnelle dans sa façon de vérifier si sa chaise est bien parallèle au mur, de même la mère qui pleure et s’énerve contre l’inactivité de son fils est une personnalité émotionnellement labile.

- Et la sœur, d’après toi, elle présente un syndrome dépressif moyen, s’énerve Matthieu. Moi à sa place je l’aurais mauvaise en me rendant compte que toute ma vie sera dévolue au soutient de ce frère malade et dépendant.

Jack essaye de calmer un peu le jeu en soulignant l’intérêt des facteurs environnementaux classés sous la lettre Z :

- Vous pouvez coter par exemple en Z 63 1 : soutient familial inadéquat.

- Tu peux m’expliquer ce que c’est qu’un soutien familial adéquat interrompt Matthieu qui pense à sa propre famille.

Carrie tente de calmer les deux médecins. C’est normal lorsqu’on est infirmière en psychiatrie.

- Mais alors il faut des diagnostics pour tous les participants à une thérapie familiale, même les enfants.

- C’est la loi et l’obligation du RIM P.

Le silence s’installe.

Matthieu consulte machinalement son mobile. Carrie range les feuilles éparses d’un dossier médical. Jack ouvre son ordinateur dont il ne se sépare jamais.

Le téléphone sonne. La famille Targaryen est toujours un peu en avance.

-    Bon je compte sur vous pour les données qui manquent. Je voulais vous dire que sur une statistique portant sur les quatre dernières années de vos thérapies il apparaît que dans 26 % des familles où un des membres est schizophrène on retrouve un croisement entre un trouble bipolaire épisode dépressif moyen et une addiction alcoolique soit chez le père soit chez la mère indistinctement. De même dans 17 % de ces  familles on trouve des troubles du comportement alimentaire. C’est peut être une recherche intéressante à faire sur le plan épidémiologique.

-    C’est une bonne idée, dit Matthieu, déjà  dans l’embrasure de la porte puis se tournant vers Carrie, tu te souviens de la dernière séance?

-    Oui à peu près. Hum … C’est quoi tes hypothèses ?

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On était cinq dans la bagnole, presque la moitié de l’équipe de Thérapie Familiale.

On revenait du Congrès Mondial sur les « liens » de Nagy sur Ausloos, en pleine Creuse.

Celui qui a lieu dans la Salle des Fêtes en même temps que le Salon des Vins.

On avait bien tous remarqué que la voiture, un break Lada au GPL prêtée par le Directeur de l’Elan  avait des ratés mais on n’était pas d’accord sur ce qu’il fallait faire : continuer quand même et se débrouiller tout seul ou demander de l’aide ? Comme on n’y connaissait rien en mécanique, on a quand même décidé de consulter. Alors, au Salon, on a demandé des adresses de garagistes et on en a trouvé un en pleine campagne.

On avait un peu peur de ce qu’il allait nous dire. Lui et son apprenti mécano nous ont vite dessalés : « je crois que c’est la transmission… »

Nous : « c’est grave ? »

Lui : « la transmission, c’est toujours grave… »

Nous : « ça peut pas être autre chose, moins grave, un truc que vous répareriez vite fait bien fait … ? »

Eux (lui et le mécano apprenti) : « y a peut-être d’autres hypothèses mais… »

Et là, le délire : le voilà qu’il nous explique ce qu’est la transmission : que la transmission, c’est le système mécanique qui est chargé de transmettre un mouvement d’une pièce à une autre et que ce dispositif fait partie intégrante de la chaîne d’énergie qui adapte la puissance et le couple au besoin…! » Sic… on n’y comprenait rien  et même si l’un d’entre nous, pour faire le malin lui a demandé si c’était valable aussi pour une transmission intégrale, on voulait juste qu’il nous répare la voiture et qu’on ne reste pas en rade, on était très énervé…

Mais là, on se comprenait pas…C’est juste quand il nous a proposé pour nous détendre de boire un coup et qu’on a parlé d’autres choses qu’on a pu s’entendre…

Ils nous ont demandé alors ce qu’on voulait faire, du provisoire ou du solide, combien de temps on pouvait rester et combien d’argent on avait. On a réfléchi et on a sorti nos sous et nos tickets -restaurant et on a décidé qu’on paierait tous pareil, ce qui n’est pas juste mais bon…et qu’on ferait ce qu’il faudrait…

Le garagiste et son mécano ont discuté eux aussi ensemble un bon moment avant de se mettre d’accord pour nous proposer de changer les cardans , ne pas toucher au pont et de vérifier la boîte de vitesse : ils ont été sympas et nous ont même fait des dessins pour qu’on comprenne…On s ‘est senti un peu rassuré , ça devait être aussi parce qu’on avait débouché deux bouteilles de rouge du Salon et négocié l’addition…On allait conclure quand est arrivée la patronne (le mécano l’appelait la « générale ») qui avait tout entendu … et elle a été vachement bien puisqu’elle a dit qu’elle était pas du tout d’accord avec les deux autres et que pour faire deux cents kilomètres il suffirait de mettre un peu de graisse sur le différentiel et que ça irait comme ça… Alors on a rebu un coup et on était vachement bien… La patronne a même proposé  aux deux autres qu’on revienne avec le directeur pour une révision complète, je crois qu’elle nous a bien aimés…

Quand même des fois la vie c’est plein de surprises !

Mais quelle drôle de rencontre pour cet endroit…

Dans une autre vie, je serais peut-être garagiste, j’aime bien  rendre service.

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Que me transmettent mes pairs et mes mentors ?

La thérapie familiale institutionnelle a cette richesse de nous faire travailler ensemble, de nous faire partager des expériences, de nous former aux côtés de nos guides. En tant que thérapeute en devenir, c’est ce qui m’a fait, je crois, choisir cette orientation au lieu des guerres de chapelles.

Je me sens à la fois façonnée, formée, rassurée, par ces modèles, ces personnes qui me livrent leurs compétences, leur savoir-faire, mais je me sens surtout libre, libre de ne pas savoir, d’essayer, de me tromper, libre d’apprendre, de ne pas faire comme si je savais déjà. Je me sens libre de dire : transmettez moi ce que vous savez et qui vous êtes, pour que j’apprenne qui je suis, quel thérapeute je suis et quel thérapeute j’ai envie d’être.  Le thérapeute familial s’expose, se montre, se questionne, mais surtout les thérapeutes familiaux se soutiennent, se stimulent, s’apportent, s’enrichissent de leurs regards et de leurs différences.

Le jour où j’ai cessé d’avoir peur du miroir, de la vidéo, et où j’ai commencé à craindre de ne pas être supervisée, j’ai su que mes guides m’avait transmis la richesse de ce métier.

Combien de séances ais-je vu en salle de supervision avant de faire le grand saut, honnêtement je ne sais plus, mais je me souviens du cheminement, de cette peur au ventre, ce sentiment de ne rien comprendre à ce qui se passait de l’autre côté du miroir, et cette angoisse qui progressivement a laissée place, presque subrepticement à de l’impatience.

Et puis j’ai été prise aussi dans cet inconfort d’être deux. De s’accrocher à l’autre comme à une bouée de sauvetage, de cette impression de ne servir à rien, et surtout cette angoisse d’intervenir et de déstabiliser le travail du thérapeute en n’allant pas dans la direction qu’il souhaitait prendre.

Ça leur a demandé du temps et de la patience à ces thérapeutes pour me transmettre leur sérénité (il y a encore du boulot !), mais ce sont les familles qui y parviennent encore le mieux. Dans le clivage des alliances, dans les affiliations d’âge ou de sexe, lorsque de façon évidente les patients nous donnent une place et qu’ils attendent que nous l’occupions pleinement.

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Arriver à la fin d’une boucle n’est pas vraiment évident surtout si on a raté son point d’origine. Circulariser n’est pas encore chose aisée pour moi mais quel plaisir d’y être conviée.

Pourquoi devenir psychiatre, pourquoi poursuivre en aggravant son cas en devenant thérapeute familiale ?

Je ne sais pas s’il y a du déterminisme ou de la génétique à ce trouble là ; mais surement pas de hasard.

Dans certaines familles d’un coin de France qui m’est cher, on dit que le choix est d’être gendarme ou bandit sans autre alternative. Chez moi aucun choix, on aurait tous été bandits alors, la famille œuvrant à sa conservation, le choix a glissé vers être psychiatrique ou psychiatre. Je serai bien en peine de vous dire si un choix est moins couteux que l’autre, mais le plaisir d’être partie intégrante d’une famille de thérapeutes familiaux accueillante est sans aucun doute hyper thérapeutique pour ses membres.

En attendant la thérapie génique qui nous délivrera de ce mal nous pouvons au moins proposer un indicateur de bonne pratique de notre consultation pour une accréditation future : le nombre de grammes de sucre partagé entre les thérapeutes est proportionnel à son bien-être. Soyons vigilants pour accueillir les familles dans les meilleures conditions : sucrons !!!

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Mots clés : thérapie familiale, transmission clinique, trans-institutionnel, constructivisme, approche intégrative.

En 1985, nous étions tous en psychanalyse, toute notre pratique clinique s’appuyait sur le modèle de la psychanalyse, du biomédicale et de la phénoménologie.

Au début de la thérapie familiale dans les années 80, c’était la guerre entre « les systémiciens » et les « psychanalystes ».

Chaque génération de thérapeutes familiaux a connu des objectifs de transmission différents entre les premiers pionniers (français) Jean Claude Benoît, Jacques Miermont, l’équipe de Monceau, celle de l’APRTF, les essais à la Verrière avec François Balta, Marc Habib, Patrick Chaltiel….et quelques autres.

Et les modèles ont évolué depuis l’apport stratégique de Jay Haley jusqu’aux approches plus récentes des modèles centrés solutions…Nous sommes passés en 30 ans d’une approche fonctionnaliste autour du symptôme à une approche plus évolutive, plus contextuelle et constructiviste en thérapie familiale.

Nous n’avons pas renoncé à l’idée que chaque thérapeute se heurte à l’image de l’intrapsychique mais la théorie de la communication nous a ouvert une autre voie.

Nous sommes des êtres de relations, au sein d’une Culture, de l’Histoire et du Politique (englobant l’institutionnel).

Dans la rencontre avec la famille, nous appréhendons de façon particulière l’identité de personnes, les problèmes et les effets sur la vie des personnes.

Avec l’apport du constructivisme, la pratique de la thérapie familiale s’est considérablement enrichie. Nous avons réalisé dans cette dynamique de co-construction que les familles sont souvent des experts de leur propre vie.

Sous l’influence, des enrichissements réciproques (Erickson, Ausloos, Elkaïm, De Schazer, Mickaël White…), l’apport des jeunes thérapeutes (aux apports théoriques différents des nôtres « Séniors ») et les expériences de famille à travers leur parcours de la maladie, en lien avec leur culture, leur histoire, leurs croyances, nous avons accepté que les familles participent au processus de transmission et ça…c’est nouveau !

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Donc voilà je viens de lire tout ce qu’on m’a transmis parce que je n’étais pas à la réunion où l’équipe de thérapie familiale a discuté de son intervention au colloque. Je n’ai pas tout à fait respecté la consigne de le passer le plus vite possible parce que j’ai un souci de transmission de mail entre ma boîte et mon téléphone. J’ai cherché sur les forums de discussion mais chacun y allait de ses hypothèses, accusait toujours l’autre d’être responsable et je n’y comprenais plus rien. Bref si j’ai bien tout compris je dois vous parler de la transmission de la schizophrénie dans la famille. J’avais cru comprendre qu’après toutes ces années d’hypothèses qui partaient dans tous les sens, tout le monde était d’accord pour dire qu’on ne savait pas, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs causes et pas une seule. En même temps je dis tout le monde était d’accord mais je me dis que c’est déjà un double lien. Alors si je garde cette hypothèse avec laquelle je suis d’accord, parler de la transmission de la schizophrénie c’est encore du double lien ? Je commence à me sentir confus et je me demande si je suis bien clair. Je crois bien que je devrais en parler à quelqu’un, peut-être en équipe de thérapie familiale. J’aime bien cette équipe. On vient d’horizons différents, il y a des différences d’âge, de hiérarchie, mais dans l’équipe on est un peu comme une famille. Et alors si je reprends depuis le début, ça donne que « ma famille » m’envoie un mail que j’ai du mal à recevoir, que je ne comprends pas bien et il faut que je dise quelque chose d’intelligent mais sans le savoir parce qu’il ne faut pas essayer de comprendre trop vite. Voilà, ça y est, c’est clair, j’ai tout compris. Ah non, voilà que ça me reprend. Pourtant j’y travaille depuis le début de ma formation en thérapie familiale il y a sept ans, il ne faut pas « comprendre trop vite », tout savoir au premier regard, laisser la famille s’installer, se laisser emmener dans cette danse thérapeutique, sans quoi on s’enferme dans son savoir et on est plus à l’écoute.

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Bibliographie :

Bateson, G. (1977/1980), Vers une écologie de l’esprit, Editions du Seuil,  (tome I et II).

Minuchin, S (1998), Familles en thérapie, Editions Eres.

Mony Elkaim (Collectif, sous la direction de) (2003), Panorama des thérapies familiales, Editions du Seuil.

Ausloos, G. (1995),  La compétence des familles. Temps, chaos, processus. Editions Eres.

Caillé P. (2009), Les objets flottants – Méthodes d’entretiens systémiques, Editions Fabert.

White M. et Epston D. (2009), Les moyens narratifs au service de la thérapie, Edition Satas.

Gergen K. J. (2005), Construire la réalité, un avenir pour la psychothérapie, Editions du Seuil.

Les thérapeutes de l’unité de thérapies et de recherches pour le couple et la famille

Association l’Élan Retrouvé.

Texte dédié à la mémoire du Dr. Marc Habib.