L’incisive expérience du regard sur soi dans la traversée du vieillissement: tension, effraction, réconciliation

Résumé. Vieillir est une expérience foncièrement éprouvante, même lorsque cela se vit sans de trop grands dommages. La confrontation à des pertes et des limitations multiples et incessantes, et à la perspective de la mort à venir, engage un travail d’une grande complexité, original et cependant toujours traversé par la reprise dans l’après-coup de bien des problématiques psychiques. Invité-e/contraint-e à changer tout en restant la/le même, la femme et l’homme qui vieillit peut engager un dialogue intérieur pour affronter et peut-être lier les tensions inhérentes à cette expérience. Nous nous proposons d’en démêler quelques écheveaux en mettant l’accent sur les potentialités de rencontre avec l’enfant en soi.

« Vivre, c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer d’état et de forme, mourir et renaître.

C’est agir puis s’arrêter, attendre et se reposer, pour recommencer ensuite à agir, mais autrement.

Et toujours, ce sont de nouveaux seuils à franchir. »

Arnold Van Gennep, Les rites de passage, 1909.

« L’ardeur contenue vous use ou use ce qui reste de l’ancien Moi.

Et ce n’est pas à 78 ans qu’on en recrée un nouveau. »

Freud à Lou Andreas-Salomé, 1934.

Interroger la question de la transmission dans le champ du vieillissement et de ses incidences diverses, notamment psychiques, donne de suite à penser deux dimensions majeures et complexes. D’une part, la question de la transmission inter-générationnelle, notamment celle des modèles identificatoires que des grands-parents peuvent représenter pour leurs petits-enfants. Générations qui, sur un plan manifeste et collectif, peinent souvent à s’entendre et à se comprendre, les adultes qui vieillissent et les adolescents qui mûrissent sont pourtant parfois les acteurs d’une complicité authentique, comme si les uns les autres, au-delà des identifications et contre-identifications qui ne manquent pas d’opérer, pressentaient, respectaient, reconnaissaient, la gravité subjective des changements qui sont ceux des autres. Plus largement, la place de l’adulte vieux dans la dynamique familiale implique nécessairement la question de la transmission et de ses avatars (Attias-Donfut C. et Segalen M., 1998; Charazac P.M., 1989, pp.373-386; Charazac P-M., 1998; Jones E., 1948, pp.372-377; Joubert C., 2005, pp.195-213; Péruchon M. et Thomé-Renault A., 1989, pp.133-145; Talpin J-M., 2003, pp. 757-763). L’autre dimension concerne davantage la formation des personnels susceptibles de travailler avec des adultes âgés et interroge incessamment, là encore, la question des identifications et des transmission. En effet, il n’est pas rare que la formation des soignants, des psychologues et des médecins, occulte un fait pourtant majeur : nos vieux patients n’ont pas toujours été vieux ; ils ont été des enfants, des adolescents et des jeunes adultes, sans doute pétris de conflits, de désirs, d’agressivité, et la temporalité psychique qui les anime est autrement plus compliquée que le temps linéaire qui passe, et ne saurait se satisfaire de l’idée d’un passé révolu qui ne pourrait s’avérer toujours et encore une source vive, au présent, mobilisée par l’après-coup (Verdon B., 2015a). Souvent réduits aux fragilités, voire aux déficits cognitifs et somatiques qui sont les leurs, la femme vieille et l’homme vieux deviennent sinon à ce titre exclusif une entité clinique où l’âge atteint, parfois canonique, le cerveau fragilisé, parfois endommagé, se révèlent les seules sources étiologiques envisagées, malheureusement propices aux contre-identifications qui ne sont pas sans lien avec les conduites de maltraitance insidieuse ou explicite mobilisées et parfois dénoncées dans les institutions et les cercles familiaux. Cela n’est pas sans soulever la question de l’implication personnelle, qui n’est pas qu’une responsabilité des psychanalystes : elle est celle des psychologues comme le rappelle leur code de déontologie au chapitre des compétences, soulignant la nécessité de « discerner son implication personnelle dans la compréhension d’autrui. » Mais la diversité des formations universitaires et la rigidification des tensions épistémologiques, notamment entre psychologie clinique et neuropsychologie, n’est pas sans fragiliser ce qui devrait pourtant être une conviction partagée (Verdon B., 2012, pp.17-24).

Les femmes et les hommes qui vieillissent sont potentiellement riches de leur histoire de vie. Ils peuvent s’en souvenir, s’en nourrir, en être parfois encombrés, malmenés consciemment ou inconsciemment. Et la question de la transmission de soi à soi, ce dialogue intérieur, parfois fort agité, se révèle alors une question passionnante à travailler plus avant. « Exercice périlleux dont on connaît le dénouement » (Danon-Boileau H., 2000, p. 9), vieillir se révèle une expérience de la vie que l’on ne peut a priori que se souhaiter de vivre, sauf à mourir jeune, mais c’est aussi une expérience qui met particulièrement l’équilibre psychique à l’épreuve. Les instances qui sous-tendent notre identité, plurielles et conflictuelles, la dynamique des investissements narcissiques et objectaux, tentent, tant bien que mal, de traiter les problématiques qui ne cessent de se mobiliser, interrogeant plus particulièrement la capacité de tout un chacun d’être en contact avec la possibilité de la vulnérabilité, du creux, du manque en soi. Car « c’est seulement quand on consent à s’approcher de ce creux, de ce silence, puis à s’enfoncer en lui au risque de frôler l’abîme, mais avec l’espoir d’y trouver une source souterraine, que la capacité d’aimer, la capacité de rêver, la capacité dépressive ont une chance de se réaliser » soutient J.B. Pontalis (2010, p. 56).

S’affronter au corps qui s’affaiblit

La tension intérieure est pour une bonne part nourrie de la confrontation aux modifications corporelles qui signent à un plan pour une part très manifeste la perspective de la finitude. Plongés dans l’incapacité d’endiguer ce qui se passe là, femmes et hommes peuvent presque tous faire leurs ces paroles où Marguerite Yourcenar a parfaitement décrit, par la voix d’Hadrien, ce qui se joue de l’involution des fonctions corporelles : « Courir, même sur le plus bref des parcours, me serait aujourd’hui aussi impossible qu’à une lourde statue, un César de pierre, mais je me souviens de mes courses d’enfant sur les collines sèches de l’Espagne, du jeu joué avec soi-même où l’on va jusqu’aux limites de l’essoufflement, sûr que le cœur parfait, les poumons intacts rétabliront l’équilibre. […] Un être grisé de vie ne prévoit pas la mort ; elle n’est pas ; il la nie par chacun de ses gestes. […] Cette étroite alliance commençait à se dissoudre ; mon corps cessait de ne faire qu’un avec ma volonté, avec mon esprit […]. Le moindre geste était une corvée, et de ces corvées la vie était faite » (1974, p. 15, p.65, p. 264). Et Franz Kafka, dans une lettre de 1920 à Milena Jesenská, évoque cette scène à la descente d’un train, à l’entrée d’un hôtel : « En premier vient le monsieur, ensuite le porteur et enfin le monsieur qui réclame du porteur par un signe qu’il prenne son bagage sinon il tomberait. »

Les retrouvailles pénibles avec les maladresses, les incertitudes et les castrations de l’enfance ne sont pas sans écho narcissique amer. Ainsi, le poète irlandais William Butler Yeats écrit, à 73 ans, qu’un homme âgé « n’est qu’une piètre chose, un manteau en loques sur un bâton ». François Mauriac, hissé dans un train après avoir trottiné sur le quai derrière son fils pressé, se dit être « devenu bagage moi-même. » André Gide écrit « Je suis à faire peur et ça me fiche un cafard atroce » mais Paul Claudel peut dire « Quatre-vingts ans! Plus d’yeux, plus d’oreilles, plus de dents, plus de jambes, plus de souffle! Et c’est étonnant, somme toute, comme on arrive à s’en passer! » Quant à Françoise Giroud, elle écrit dans son Journal : « Mon visage est vraiment très abîmé. Mes joues se sont creusées parce que j’ai maigri. Mais j’ai dépassé le stade où l’on souffre de ne plus se ressembler. Je suis indifférente à cette vieille dame qui s’est installée à ma place dans les miroirs. » On le voit, le dialogue intérieur est incisif, tantôt intransigeant, tantôt amène. Il rend compte de cette rencontre complexe entre la réalité inéluctable du temps qui passe et la réalité interne propre à chacun, plus ou moins mise à l’épreuve quant à son homéostasie narcissique.

Et bien qu’il ait somme toute peu travaillé la question du vieillissement et de ses impacts au plan psychique, Freud s’avère de plus en plus sensible à l’idée d’affaiblissement du Moi, lequel peine à traiter les excitations qui ne cessent de le harceler. « L’ardeur contenue vous use ou use ce qui reste de l’ancien Moi. Et ce n’est pas à 78 ans qu’on en recrée un nouveau » écrit-il, en 1934, à Lou Andreas-Salomé (1966/1970, p. 250). Il aura malheureusement connu, lui aussi, les affres d’une vieillisse éprouvante, compliquée par le déploiement d’un cancer fort invalidant et douloureux. Lui, intellectuel intransigeant, revendiquant de se remettre au travail dès que possible, et peu enclin à se plaindre, ne pourra cependant un jour ne faire état à Karl Abraham que de faits journaliers peu éloquents : « Aujourd’hui, ai changé de tampon, me suis levé, ai fourré le reliquat disponible dans des vêtements » (Verdon, 2015b, pp.74-80).

Affronter la mort

Irréductible à sa dimension organique pourtant bruyante, le corps vieilli porte en lui l’investissement libidinal dont il est l’objet de longue date dans la dynamique psychique de tout un chacun, articulant investissement de soi et investissement de l’objet. Le témoignage de Thomas Mann est à cet égard tout à fait saisissant. On peut ainsi lire dans le dernier volume de son Journal l’évocation de l’intensité d’un dernier amour pour un jeune homme qui travaille à l’hôtel où il réside pendant ses vacances. La finesse et la clarté de son discernement, l’impudeur inhérente à l’écriture d’un journal (intime de prime abord) sont plus que bienvenues lorsque l’on s’intéresse à cette question du dialogue intérieur chez l’homme vieux : « Il y a là quelque chose pour le cœur. […] Bien que mon désir n’aille pas loin, ma joie, ma tendresse, mon transport amoureux sont pleins d’enthousiasme et servent de base à toute la journée. Le fait d’être en proie à quelqu’un, le profond désir de lui – depuis 25 ans, cela n’avait plus existé, et cela devait m’arriver encore une fois. […] Il se mêle à cette expérience une certaine fierté à propos de la vitalité que je manifeste à mon âge. » Mais le cœur vaillant souffre de n’être pas rencontré et la gratification narcissique peine à être satisfaite : « Tout est pénétré et assombri par la triste privation de la présence du responsable de cet état, souffrance, amour, attente nerveuse, rêveries qui durent des heures, distraction et douleur. […] J’ai fermé les volets et j’ai pensé : « Mon cher garçon, il faut que je me repose. » Proximité du désir de mourir, parce que je ne supporte plus ma nostalgie du « jouvenceau divin ». […] Profondément triste. Épuisé par les orages sentimentaux. […] J’ai souvent la pensée que pendant ce voyage je me suis trop perdu moi-même – au profit du charme de la jeunesse, de visages chers. Cela prive effectivement de la conscience de soi, cela rend vieux et lourd, souffrant et envieux – alors qu’il n’y a rien à envier. […] Mon incapacité pratique, renforcée par le fait que je suis gâté, me fait honte. Préoccupation totale par les passions, par le chagrin d’amour, qui ne peut être passablement résolue que par l’écriture. […] Il est hors de doute que mon enthousiasme pour la virilité juvénile a grandi ces derniers temps avec impétuosité, peut-être par le sentiment que les portes seront bientôt fermées » (Mann T., 1940-1955, p. 447 et sq; Verdon B., 2015c, pp. 153-171).

Une telle expérience questionne avec force, sans doute de façon jamais vécue comme telle avant, la possibilité du renoncement. Entre travail de deuil et élaboration de la castration, entre effraction violente de la finitude qui s’impose et désir qui, parfois paisible, parfois lancinant, jamais n’abdique vraiment, l’investissement de l’objet d’amour demeure vraisemblablement ce qui endigue l’œuvre de la mort dans le dialogue avec soi. Non pas seulement la mort comme scandale ultime qui nous annonce que nous ne serons plus un jour, mais la mort dans la vie psychique, propice aux désinvestissements ; comme celle dont parle si bien un homme pourtant bien jeune pour avoir déjà saisi cela, Paul Nizan, âgé de seulement 26 ans, dans Aden Arabie : « La mort me dégoûte si elle est moins la négation de tout ce qui va venir, qu’une disposition encore humaine comme la maladie, le froid, la douleur physique. La véritable mort est ce qu’elle est, ce que la vie n’est pas, ce qu’est l’état d’un homme quand il ne pense rien, quand il ne se pense pas, quand il ne pense pas que les autres le pensent » (1931/2002, p. 125).

Le travail de deuil du moi, forcément aporétique, ne peut participer que d’un subtile et fort fragile équilibre pétri de désinvestissement et de maintien de l’investissement, qui prend acte du renoncement sans pour autant abandonner et qui, vraisemblablement, permet à François Mauriac de dire : « Se préparer à la mort, c’est dénouer nous-mêmes un à un, les liens qui nous tiennent, c’est rompre le plus d’amarres que nous pouvons, de telle sorte que lorsque le vent se lèvera tout à coup, il nous entraînera sans que nous résistions. Détachement qui s’accomplit au dedans de nous et ne se trahit pas au dehors. Notre vie extérieure n’en est pas affectée ». Bien qu’intrinsèquement violente, cette insistance de la finitude au tréfonds du cœur de chacun peut cependant témoigner d’un authentique renoncement, sans doute garant d’une traversée de l’expérience du vieillir sans de trop grands dommages, comme en témoigne également le psychologue américain, Martin Grotjohn : « Je me sens vieillard. Je ne travaille plus, ne me promène plus. C’est étrange, mais cela m’est égal. Soudain, cinquante ans de travail me suffisent. Aux autres de prendre la relève. Je m’assois au soleil, regardant les feuilles qui tombent dans la piscine. Je pense, je rêve, je dessine. Je me sens libéré du monde de la réalité. Je continue à aimer d’une façon tranquille et je me sens toujours aimé par ma famille et mes amis. J’ai du temps. Je ne sais pas combien de temps me reste, mais je ne me presse pas. Je ne suis pas pressé d’arriver – même à la fin. Elle peut attendre, et lorsqu’elle arrivera, j’essaierai de l’accepter, sans illusions. Cela ne va pas être facile. Je vis pour et dans l’instant et je veux rester ici encore un peu, tranquillement… » (Hildebrand P., 1982, p.20).

Une telle dynamique met assurément à l’épreuve la capacité d’échanges interne/externe ainsi que cette question d’un dialogue intérieur. Et Claude Levi-Strauss en a parlé de façon remarquable à ses collègues du Collège de France à l’occasion de ses 90 ans : « Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour davantage et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n’emporte plus qu’un demi-homme ou qu’un quart d’homme. Montaigne est mort à cinquante neuf ans et ne pouvait pas avoir l’idée de l’extrême vieillesse où je me trouve aujourd’hui. J’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il pour moi aujourd’hui un moi réel, qui n’est plus que la moitié ou le quart d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore vive une idée du tout. Le moi virtuel dresse le projet d’un livre, commence à en organiser les chapitres et dit au moi réel : “C’est à toi de continuer”. Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : “C’est ton affaire. C’est toi seul qui voit la totalité”. Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange. Je vous suis très reconnaissant d’avoir pour quelques instants, grâce à votre présence aujourd’hui et votre amitié, fait cesser ce dialogue en permettant un moment à ces deux moi de coïncider de nouveau. Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu’à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m’avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu’il en est autrement ». Ainsi le détachement ne peut être représenté que lié à une réappropriation, au sein d’un dédoublement du moi : une partie est désinvestie dans un mouvement de renoncement narcissique tandis qu’une autre œuvre à métaboliser cela.

Penser l’inachèvement

Là encore, face à la mort, la question de la transmission de soi à soi n’est pas sans être liée à la question de la transmission aux autres, articulant le fait de se proposer comme modèle d’identification pour les autres et de pouvoir se convaincre d’une continuité narcissique en eux. Dans Humain, trop humain, Nietzsche écrit : « Le lot le plus heureux est échu à l’auteur quand, vieillard, il peut dire que tout ce qu’il y avait en lui d’idées et de sentiments créateurs de vie, forts, édifiants, éclairants, vit encore dans ses ouvrages, et que lui-même n’est plus que la cendre grise, tandis que le feu a été conservé et propagé partout » (Nietzsche F., 1878/1995, p. 175). On n’est pas très éloigné là de ce que Freud soutiendra plus tard, dès 1925, à Ernest Jones, bien avant la grande vieillesse, la maladie, la débâcle des années 30 et de la nécessité de fuir l’Autriche nazie : « Je vais bientôt disparaître ; longtemps seulement après moi, j’espère, viendra le tour des autres ; il faut que l’œuvre se poursuivre ; comparés à elle, nous n’avons tous guère d’importance » (Freud S., 1873-1939, p.393).

On retrouve là le Freud convaincu du devoir de se soumettre à l’Anankê, « l’inexorable et inévitable nécessité » de rendre sa vie à la nature, Freud qui se refusera bientôt à prendre des antalgiques pour ne pas perdre de la vigueur et de la lucidité intellectuelles, qui se refusera également à faire état de ses douleurs, à crier à l’injustice, et à faire ainsi de lui « un spectacle méprisable pour d’autres » (Freud S., 1972-1975, p. 427). S’il constate, amer, que vieillir, n’être pas en bonne santé et s’épuiser, entrave ses capacités d’être productif, il n’en aspire pas moins à être de nouveau très vite disponible au travail et dit à Abraham : « Si je me trompe et si ce n’est là qu’une phase passagère, je serai le premier à en prendre acte et à glisser à nouveau l’épaule sous le fardeau » (Freud S. et Abraham K., 1907-1925/2006, p.607). Déjà, en 1910, il écrivait au Pasteur Pfister : « Je ne peux me représenter une vie sans travail comme vraiment agréable ; pour moi, vivre par l’imagination et travailler ne font qu’un ; rien d’autre ne m’amuse. Ce serait la recette du bonheur, n’était l’affreuse pensée que la productivité dépend entièrement d’une disposition aléatoire ; que peut-on entreprendre au cours d’une journée ou d’une période où les idées se refusent et où les mots ne veulent pas s’aligner ? Cette éventualité ne cesse de me faire trembler. C’est pourquoi, tout en me soumettant au destin, comme il convient à un honnête homme, je formule cependant une secrète prière : surtout, pas de longue maladie, pas de misère physique qui paralyse mes facultés de création. Mourons sous le harnais, comme dit le roi Macbeth » (Freud S., 1909-1939/1966, p. 70).

Cette lutte convaincue peut également être entendue chez le poète anglais William Blake qui écrit à son ami George Cumberland en avril 1827 : « J’ai approché de près les portes de la mort et je suis devenu très faible et comme un vieillard affaibli et chancelant ; mais pas en esprit et en vie, pas dans l’homme réel où l’imagination vit à jamais. Parce que je suis de plus en plus fort à mesure que ce stupide corps se dégrade. » On pressent cependant ce que la conviction comporte d’impériosité de soutien narcissique qui peut se révéler en fait fort fragile pour intégrer sur le long terme ce que le principe de réalité impose, somme toute, tôt ou tard. L’urgence de parvenir à ses fins coûte que coûte n’est pas sans risquer l’emballement de la précipitation anxieuse et le risque de la frustration. Hélène Reboul nous fait ainsi connaître l’intéressant témoignage de Paul-Émile Littré qui confie, à 73 ans, alors qu’il rédige le supplément au fameux dictionnaire qui porte son nom et qu’il a mis près de trente ans à rédiger, après l’avoir entamé à 40 ans passés, « le grand Âge était venu et il fallait se hâter ; c’est pour cela que ne voulant pas perdre le fruit de mes nouvelles lectures, de mes nouvelles réflexions et aussi d’observations et de notes qui me viennent de bien des côtés, je prolonge le travail… » (Reboul H., 1996, p.104). Freud, qui avait été en proie à de vives angoisses aux alentours de la quarantaine, demeure inquiet devant l’inachèvement : « Avec l’impatience de l’homme âgé, qui n’est plus très sûr de ses jours, je voudrais déjà savoir ce livre achevé. Mais j’ai toujours ressenti une telle impatience, même par le passé » écrit-il, dès 1918, à Binswanger (1955/1981, p.329). En 1921, il insiste : « J’ai grandement apprécié que, malgré mon grand âge, vous m’ayez donné l’espoir d’assister à la parution du premier volume de votre œuvre ; pourvu que le second volume ne mette pas ma ténacité à trop rude épreuve » (Ibid, p. 334). En 1937, c’est à Stefan Zweig qu’il s’adresse : « J’espère que vous ne me ferez pas attendre trop longtemps la lecture de vos prochains livres, beaux et courageux » (Freud S., 1873-1939, p. 479). Son impatience s’exacerbe à propos de la parution et la traduction de ses propres travaux, notamment du Moïse : « La perspective d’un retard m’est désagréable à plus d’un titre. Avant tout, quelques mois représentent pour moi plus que pour un autre, si je persiste dans mon désir, compréhensible, de voir de mes propres yeux le livre terminé » écrit-il à Jones en 1938 (Schur M., 1972/1975, p.603).

Pourtant, conjointement, Freud témoigne d’un dialogue intérieur sur la mort d’une remarquable densité. Celle-ci est regardée de front, les yeux ouverts. Dans Actuelles sur la guerre et la mort, il écrit : « La vie s’appauvrit, elle perd de son intérêt, dès l’instant où dans les jeux de la vie, on n’a pas le droit de risquer la mise suprême, c.-à-d. la vie elle-même. […] Si vis vitam, param mortem. Si tu veux endurer la vie, organise-toi en vue de la mort » (Freud S., 1915, p.146 et p. 157). Dans Passagèreté, il réitère cette conviction : « La valeur de passagèreté est une valeur de rareté dans le temps. La limitation dans la possibilité de la jouissance en augmente le prix » (1915, p. 326). A Marie Bonaparte qui lui dit que cela est triste, Freud répond : « Pourquoi triste ? C’est la vie. C’est précisément sa nature éternellement fugitive qui fait la beauté de la vie. »

Mais toutes personne vieillissante ne peut ainsi consentir à cela. Le moi peut aussi s’abandonner comme il abandonne l’objet (syndrome de glissement) ou se surinvestir comme il surinvestit l’objet dans des polarités marquées du sceau du sadomasochisme (hypocondrie d’involution) ou certains surinvestissements narcissiques (cf. les figures mythiques qui se refusent au changement, tels Faust, ou Dorian Gray) qui ne peuvent supporter le manque ou la défaillance, qui confondent l’idéal et l’immuable, l’idéal et la perfection, chez qui tout inachèvement est vécu comme un échec.

Réconciliation

Le dialogue intérieur est d’abord marqué par l’intimité et le secret. Il peut ainsi autoriser les confidences à soi audacieuses, loin des attentes idéales de performance et de compétence, donnant davantage place à la revendication du repos et de la consolation. Porté par d’authentiques mouvements régressifs, il peut ainsi nourrir un dialogue riche entre l’adulte âgé et l’enfant en lui et témoigner d’une certaine réconciliation entre leurs attentes et désirs respectifs.

Ainsi, Léon Tolstoï, âgé de 78 ans, écrit dans son Journal : « Toute la journée, état hébété, déprimé. Sur le soir, cet état est passé à un attendrissement – un désir de douceur – d’amour. J’avais envie, comme dans l’enfance, de me presser contre un être aimant, compatissant, et de pleurer d’attendrissement et d’être consolé. Mais quel est l’être, auquel je pourrais ainsi me presser ? […] Me faire tout petit et contre ma mère, comme je me la représente. […] Toi, maman, toi, dorlote-moi. Tout cela n’a pas de sens, mais tout cela est la vérité » (Tolstoï L., 1905-1910, 205). De même, François Mauriac, à 82 ans, écrit, également dans l’intimité première de son Bloc-notes : « Ma mère occupe beaucoup plus ma pensée aujourd’hui où je suis si près de la rejoindre que lorsqu’elle était vivante. Le vieil homme, même s’il ne retombe pas en enfance, y retourne en secret, se donne le plaisir d’appeler maman à mi-voix. […] Ces servantes au sourire docile qui me prenaient sur leurs genoux, je me redis leurs noms en une litanie dont je me berce comme d’une comptine d’autrefois » (Mauriac F., 1970/1993, p. 495). Ces phrases fortes de ces hommes âgés par ailleurs toujours très investis dans le combat politique et l’écriture littéraire donnent ainsi à entendre que l’aspiration au holding, source d’un plaisir intimement intriqué à l’apaisement, demeure possible, mieux, permise, susceptible de ne pas irriter par trop les censures, même si les propos ne sont pas indemnes de cette conscience du jeu joué avec l’interdit (« tout cela n’a pas de sens », « en secret », « à mi-voix »), de ce chemin de traverse emprunté où s’exprime le désir d’être physiquement/psychiquement porté, à défaut d’être assuré de pouvoir encore se porter soi-même physiquement/psychiquement.

On retrouve là une trace de la « source souterraine » dont parle Pontalis (cf. supra) quand le vieillissement se révèle une expérience singulière de retrouvailles possibles avec la vulnérabilité en soi, avec l’affect, voire la tendresse. Ainsi, en vieillissant, malmené par la maladie qui le ronge, Freud cache de moins en moins, notamment aux femmes, la tristesse qui le gagne devant la beauté de la nature et la bonté de l’amitié, résolu cependant le plus souvent à ne pas encombrer ses interlocuteurs de sa plainte devant « le poids de l’existence » et « les exigences de la vie ». Il écrit-il par exemple à Hilda Doolittle qu’il « n’est guère recommandé de donner à un octogénaire quelque chose de beau, trop de mélancolie se mêle au plaisir. […] Ce que vous m’avez donné, ce n’étaient pas des louanges, c’était de l’affection et je n’ai pas besoin d’avoir honte de ma satisfaction. La vie à mon âge n’est pas facile, mais le printemps est beau, et l’amour aussi » (Doolittle H., 1956/2010, p. 263 et p. 265) . A Yvette Guilbert, il avoue : « L’assurance dont vous témoignez en me promettant votre visite en mai 1939 m’a beaucoup touché. Mais, à mon âge, tout ajournement implique une triste « connotation » » (Freud S., 1873-1939, p. 494). Mais on observe aussi que Freud peut faire l’expérience d’une plus grande aménité envers les hommes. Dissimulant volontiers l’affection qu’il éprouve pourtant, il peut, le temps passant, reconnaître plus paisiblement le plaisir de la douceur de l’amitié et du compliment donné ou reçu. Il écrit par exemple à Max Eitingon en juin 1931 : « Nous sommes tout de même tous construits de telle sorte que la critique et les reproches nous intiment l’ordre de nous exprimer tandis que la satisfaction et la tendresse pensent qu’il leur revient de se dissimuler pudiquement. Je ne le dis pas souvent, moi non plus, mais je n’oublie jamais ce que vous avez accompli au cours de ces années pour notre cause qui est, il est vrai, sans réserve la vôtre à votre manière si tranquille » (Freud S. et Eitingon M. (1906-1939/2009, p.695). De même, il peut dire à Romain Rolland en 1936 : « Je ne puis vous dire tout le bonheur que m’a procuré l’adresse signée de votre nom. C’est que je ne suis pas du tout aussi insensible à la louange et au blâme que, naturellement à fin d’auto-protection, je me l’étais fait croire » (Vermorel H. et Vermorel M., 1993, p. 413). Freud soutient d’ailleurs dans Le poète et l’activité de fantaisie, « que la plupart des hommes, à certaines périodes de leur vie, forment des fantaisies. […] L’enfant ne dissimule pas son activité de jeu à la vue des adultes. L’adulte, lui, a honte de ses fantaisies et les dissimule à la vue des autres, il les choie comme ses intimités les plus personnelles ; il aimerait mieux, en règle générale, confesser ses manquements que communiquer ses fantaisies. […] L’adulte sait d’une part qu’on attend de lui qu’il ne joue ou ne fantaisie plus, mais qu’il agisse dans le monde réel, et d’autre part, parmi les souhaits générateurs de ses fantaisies, il en est beaucoup qu’il est absolument indispensable de dissimuler ; c’est pourquoi il a honte de son activité de fantaisie comme de quelque chose d’enfantin et de non autorisé » (Freud S. 1908, p. 163).

Là est peut-être l’un des atouts de l’expérience de la maturité, lorsque l’enfant devenu adulte peut s’autoriser de ne plus avoir honte de l’infantile en soi et que cette ouverture à soi nourrit, et prolonge peut-être, un dialogue de soi à soi qui peut être le lieu de la réconciliation avec soi, de l’ouverture aux diverses facettes de l’histoire psychique, à la pluralité des potentialités identificatoires et des investissements d’objet. C’est sans doute à cette condition qu’il devient possible, à l’instar de Lady Wortley Montagu, femmes de lettres, de pouvoir s’autoriser à se dire à soi-même simplement, au moment du dernier souffle, « tout ceci fut bien intéressant ».


Bibliographie

Andreas-Salomé L. (1966-1970), Correspondance avec Sigmund Freud (1912-1936), Paris, Gallimard.

Attias-Donfut C. et Segalen M. (1998). Grands-parents. La famille à travers les générations, Paris, Editions Odile Jacob.

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Benoît Verdon

Psychologue clinicien, psychanalyste, professeur de psychologie

Laboratoire « Psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse » (PCPP, EA 4056)

Institut de Psychologie, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité

Benoit.Verdon@parisdescartes.fr