Les adolescents en état limite

Résumé. La notion d’état limite se rencontre souvent chez l’adolescent ou le jeune adulte. Il ne s’agit pas d’un fourre tout mais d’un état instable du sujet, qui répond à des défaillance spécifiques du symbolique, accompagnées à de grandes fragilités du narcissisme, à une disposition à la dépression, et un recours électif aux passages à l’acte et aux prises de toxiques.

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Les adolescents sont souvent au bord de la limite, leur limite de sujet qu’ils cherchent à devenir, sur voie précaire dans leur chemin vers une subjectivation. En institution ou en privé, nous en recevons régulièrement, dans état de déséquilibre psychique, qui dans certains cas peut faire penser à une crise  de maturation chez un adolescent ou un jeune adulte. Mais dans d’autres occurrences, nous sommes plus souvent confrontés ces dernières années à des tableaux cliniques et à des types de transfert évoquant un état limite.

La notion d’état limite entretient, à l’égard de la clinique psychanalytique, une relation ambivalente, mais aussi bien par rapport à la théorie.  Sur les deux plans, l’état limite a fait l’objet d’une même critique radicale et n’en reviennent pas moins, toujours avec la même insistance, dans des travaux se réclamant de la psychanalyse, que ce soit du côté des freudiens ou des lacaniens.

Pourtant, le manque de précision de la symptomatologie des états limites, la grande diversité de situations dans lesquelles elle est employée, son usage généralisé, ont fait reconnaître aujourd’hui par le plus grand nombre qu’il s’agit d’un concept « fourre-tout ». Mais à mon sens il n’en est rien.

Historiquement il est issu d’un temps fort de la réflexion psychanalytique anglo-saxonne.

Outre qu’il tente, sur le plan psychopathologique de remplir un vide supposé entre névrose et psychose, ce terme d’État limite est d’abord venu signifier les difficultés dont témoignaient avec une certaine audace des praticiens de l’analyse dans leur rencontre avec des manifestations de transfert inhabituelles au cours de la cure. Au fil des travaux va finalement se préciser le tableau d’une personnalité caractéristique et un transfert dont la nature spécifique se dévoile aisément sous le terme de « psychose de transfert ». (O. Kernberg)

Au-delà de ces traits cliniques manifestes, la psychanalyse européenne explorera le développement de la relation d’objet dans l’organisation borderline. Après Helen Deutsch, qui décrit en 1942 les personnalités « comme si » (as if), Donald W. Winnicott, en Angleterre, étudie le « faux self » de sujets dont l’apparente adaptation à la réalité aurait valeur de structuration défensive contre la régression. Il attribue cette évolution à une perturbation du holding maternel qui altère la constitution d’un espace transitionnel de jeu et d’illusion entre l’enfant et sa mère, et compromet la mise en jeu de l’objet transitionnel1. C’est ce « tenant lieu de sein interne », ce « doudou », conditionnant pour l’enfant la consistance de ses limites propres et l’assurance de son existence au-delà des vicissitudes de la présence ou de l’absence de son premier autre, qui ferait défaut chez les sujets borderline. En France, Jean Bergeret2 fait de l’organisation borderline une « astructuration » dont le défaut de maturation affective du moi résulterait d’un traumatisme psychique précoce qui précipite le sujet dans une pseudo-latence au moment de l’Œdipe. Ce qui induit le développement d’une relation de dépendance anaclitique à l’autre. Pour André Green3, une double limite fait défaut dans ces pathologies, que ce soit la barrière du rêve qui sépare l’inconscient du préconscient ou celle qui différencie un dedans et un dehors une forme d’aire de jeu transitionnelle. Les sujets borderline sont en proie à une dépression primitive, une « psychose blanche » qui rendrait tout deuil impossible par le fait d’une non-symbolisation de l’absence. Ce deuil en défaut est celui d’un manque symbolique. Faute d’une nomination de la perte, la mise en jeu de l’objet transitionnel, voire la mise en fonction de l’objet a, se voit sérieusement compromise. C’est la position borderline de ces sujets qui sont en proie au démenti de la valeur de l’échange symbolique, et livrés à cette pure culture  d’allure mélancolique de la pulsion de mort que Sigmund Freud décelait au cœur du Malaise dans la civilisation.

Défaut de symbolisation

Ce qui pourrait nous faire penser à que ce défaut de symbolisation ne porterait pas non sur la forclusion du nom du père, mais serait partielle et variant avec les sujets selon leur contexte.  Mais cependant, se référant dans tous les cas à des forclusions partielles portant sur les noms du père et non pas sur celle du nom du père comme dans la psychose. Ce distinguo, essentiel à mes yeux, rend compte de la structure qui se réfère aux états limites en y incluant la grande labilité des symptômes tant dans leur expression que dans leur durée.

C’est ainsi que l’on pourrait parler plus précisément de l’état du synthôme chez ces sujets en état limite. De plus la question des réseaux de suppléance est à examiner précisément. Car quand des failles symboliques sont mises à jour un certain nombre de réseaux de suppléances à ces forclusions partielles peuvent être mises en place chez le sujet ce qui l’autorise alors à ne pas sombrer dans un épisode psychotique pour certains patients. Ces réseaux de suppléances peuvent s’incarner par exemple dans les attaques du corps ou les passages à l’actes hétéro agressifs, comme si le passage par le corps inscrivait le sujet dans un peu plus de réel.

Les différents auteurs ont le mérite de parler de leur clinique et de leurs impasses qui ne constituent pas des éléments qui seraient à rejeter, car il s’agit de tentatives de cerner un objet, celui des états limites qui par définition est difficilement cernable.

On trouve le plus souvent chez ces auteurs, une conception d’un Moi centré sur ses fonctions de synthèse et d’adaptation à la réalité et donc sur les structures cognitives et défensives de la personnalité. Une telle conception est dominée par un idéal d’unité propre à cette instance et donne le privilège aux processus conscients de la pensée. On ne s’étonnera pas alors que le clivage représente, dans cette interprétation, le mécanisme de défense (archaïque) à l’origine des manifestations pathologiques. On pourrait dire que la cause dernière de tous ces troubles renverra toujours à un traumatisme originel, d’une époque où le Moi n’était précisément pas encore pleinement constitué et ne pouvait donc pas disposer des moyens (symboliques) d’intégration du réel auquel il était confronté.

C’est à partir de ces conceptions d’un moi immature et d’un narcissisme fragile et en construction que certains auteurs justifieront des modalités d’intervention dans la cure sortant du cadre langagier habituel pour porter le plus souvent sur le corps du patient (lui prendre la main, par exemple), mais ce, à certains moments cruciaux de son analyse.

A la lecture de ces témoignages, toujours poignants par leur sincérité et leur authenticité, on mesure l’ampleur de la pathologie et la consistance particulière du transfert. J’évoque le récit que  Margaret Little fait de sa cure avec Winnicott4. Pour analyste de la trempe de Winnicott en vienne à ce type de pratique, c’est qu’il avait dû essayer auparavant une pratique classique qui s’était montrée inopérante sur les états imites. En effet ces interventions dans le réel (sensées compenser, réparer un trauma qui, lui, comme on l’a vu, n’a pu se jouer que dans le réel, par définition) viennent à un moment de la cure où l’analyste se trouve à court de mots de signifiants ou d’interprétation pour signifier quelque chose sur le plan symbolique. Le geste vient alors occuper la place d’une interprétation manquante. C’est ainsi qu’on peut le comprendre.

Un repérage à l’aide du ternaire Réel, Symbolique, Imaginaire que nous propose Lacan nous permet d’interpréter certaines facettes de la Clinique de ces cas  limites.    Avec une carence du symbolique assez particulière sur laquelle je reviendrais. Et en conséquence une inflation imaginaire et une prise au réel dans lequel bien des symptômes vont se déployer.

Qu’est ce qui caractérise ce type de transfert particulier des états limites ?

Il s’agit autant des particularités des manifestations transférentielles que celles du transfert de l’analyste.

C’est une carence, une défaillance sur le plan symbolique qui, si elle s’origine d’abord des particularités de la structure de ces patients, va trouver, en écho, chez l’analyste, des modalités d’intervention privilégiant le réel ou se rabattant même sur l’imaginaire du corps.

La clinique de ces États limites témoigne chez ces patients, d’une prévalence de l’imaginaire au détriment du symbolique dans sa fonction de constitution et d’appréhension de la réalité. Le fait, pour eux, de ne disposer préférentiellement de l’imaginaire pour interpréter le réel auquel ils sont parfois confrontés, se traduit bien, cliniquement, par une sensitivité très vive à ce réel pouvant aller parfois jusqu’au déclenchement d’épisodes délirants.

C’est donc un point faible dans la structure, sans doute lié au défaut de nouage du symbolique vis-à-vis du réel et de l’imaginaire, qu’il s’agirait ici d’interroger.

Le fait que pour nombre de ces patients la structure du fantasme semble bien en place peut nous faire considérer que l’on n’est pas dans le champ d’une psychose de type schizophrénie, mais la question restera ouverte et se posera au cas par cas.

En tout état de cause, même pour la névrose, ce dont témoignent les travaux actuels, en particulier ceux de Charles Melman ou de Jean-Pierre Lebrun5. Pour ces auteurs, si la fonction du Nom du Père a bien opéré, dans notre société contemporaine, les modalités de défense contre la castration qui en découle, tendent à lever les effets structurants de cette opération qu’est la métaphore paternelle et à produire alors la symptomatologie que l’on voit fleurir dans ces états. Plus ordinairement, ce malaise dans la société actuelle serait à l’origine de ces plaintes, de ces demandes particulières qui sont si caractéristiques de la façon dont se présentent en cure ces patients en États limites.

Clinique

Lorsque je reçois Clément pour la première fois, il a 16 ans et déjà un long passé. Une consultation dans un haut lieu parisien des thérapies cognitives et comportementales (TCC) et de la négation du sujet se concrétise, à l’âge de 15 ans, par une hospitalisation en milieu fermé, un traitement neuroleptique, ainsi qu’un diagnostic assis sur des batteries de tests. Il est sans appel : schizophrénie !

Il est reçu dans le cadre d’un hôpital de jour pour adolescents auquel il s’adapte mal. Il suit un traitement psychotrope, mais à sa façon, car il ne prend que ce qui lui convient. Il utilise tous les jours des doses variables de cannabis qu’il agrémente, les fins de semaine, avec de l’alcool ou des ecstasys. Il évoque les effets du haschisch, ses bienfaits sans failles et l’aide qu’il obtient essentiellement sur le plan de l’angoisse. Mais il décrit des nouvelles facettes de lui-même qu’il dit découvrir grâce au cannabis. Avec l’appoint de la prise du toxique, toutes les sensorialités sont explorées, ainsi que la découverte de la sexualité : il est enthousiaste, le cannabis décuple les facettes des plaisirs qu’il éprouve.

Sur le plan formel, il fera de nombreux aller-retour, entre l’hôpital de jour où il s’adapte mal, avec des tentatives, forcément ratées, de rescolarisation malgré un potentiel intellectuel élevé.

Sa consommation quotidienne reste incompatible avec le cadre scolaire et ses exigences de concentration et de travail à fournir.

Parmi les essais de prise en charge, une admission dans une unité de soins-études lui apporte un mieux-être temporaire, mais il ne peut se passer de sa consommation. Ainsi, il est vite repéré comme un « gros fumeur ». Il sera même soupçonné de trafic, ce qui l’amènera à quitter ce lieu pourtant rassurant et accueillant.

Je continue à le recevoir de façon très intermittente, et progressivement, il émerge de son discours une demande de psychothérapie. Cette demande me paraît recevable et elle va permettre enfin de sortir du factuel et qu’il puisse aborder non seulement la reprise de son histoire, mais aussi explorer les bords et les limites de ce qui le fonde en tant que sujet.

Bonjour l’angoisse

Au travers de la prise répétée de cannabis, Clément recherche le point extrême de sa non-existence, ou plus précisément de son existence sans l’angoisse. L’angoisse prédominante chez Clément, comme chez bien d’autres patients que j’ai pu en entendre, c’est précisément l’angoisse d’exister. Des questions philosophiques s’égrènent derrière cette angoisse première : « Qui suis-je ? », « Pourquoi suis-je sur terre ? », « Quel est mon désir ? », et surtout « Qui est responsable de mon existence ? », « de ma misérable existence » me précisait Clément.

La prise de haschich vient dans un premier temps aiguiser ces questions. Puis, grâce à ses effets sédatifs, ces questions n’ont plus la même acuité, la même urgence qui imposait une réponse immédiate. La dilatation du temps lié aux effets du cannabis et la mise à distance des impératifs du réel induisent cette texture moelleuse qui s’insère entre le sujet et la réalité. Beaucoup de cliniciens décrivent ces phénomènes de démotivation, il est vrai que le vif du sujet n’a soudain plus la même importance.

Crainte de devenir fou

Il s’agit de la crainte de « rester perché » comme le disent entre eux les adolescents fumeurs de cannabis. Ils désignent la persistance de symptômes psychotiques plusieurs jours après la prise de haschich. Cet état comporte soit un tableau hallucinatoire soit un état de dépersonnalisation ou de déréalisation. L’angoisse est toujours présente, extrêmement forte, car le fumeur a une conscience partielle de son état, et s’inquiète à juste titre d’un éventuel retour à la normale. Cette crainte est justifiée chez Clément car quelques-uns de ses amis sont restés « perchés » après une prise en commun, dont un qui manifestement déclenché un épisode psychotique. La peur de devenir fou, de passer « de l’autre côté », est omniprésente.

L’euphorie est recherchée par tous, à l’instar d’autres substances psychoactives comme l’alcool. Clément passant régulièrement par des phases de doute et de dépression d’allure narcissique.

Ainsi les extrêmes sont atteints, dans le registre de l’euphorie comme dans celui de l’angoisse. Je rajouterais aussi la dépression, à partir de ce que Clément et bien d’autres livrent de leur expérience.

Il est possible de tenter un parallèle entre l’état maniaque et l’intoxication cannabique, dans la mesure où l’inhibition, les freins relationnels et les conventions sociales sont atténués amoindries ou effacées. La levée de l’inhibition correspond à ce que Freud décrit quand il précise l’opportunité d’une intoxication externe. « L’humeur enjouée, d’origine endogène ou toxique, abaisse les forces d’inhibitions, la critique en particulier, et rendent par-là de nouveau abordables des sources de plaisir dont la répression fermait l’accès. Il est fort instructif de noter combien l’exaltation de l’humeur nous rend peu exigeants sur la qualité de l’esprit, comme l’esprit doit s’efforcer de suppléer à cette humeur qui offre des possibilités de jouissance habituellement inhibées et, parmi ces dernières, le plaisir de l’absurde. » (Freud, 1905/1969 )

Angoisses et limites du sujet

Point de référence, l’angoisse existe comme une boussole qui oriente la vie de l’adolescent dans ses consommations de divers produits, principalement le cannabis. Pour se construire, il explore les limites de son moi, pourrait-on dire. En d’autres termes, il part à l’aventure, cherchant les limites réelles et symboliques de ce qui le constitue en tant que sujet. Tout adolescent passe, bruyamment ou non, par ce type de défilé qui va le conduire à une meilleure connaissance de ses fonctionnements psychiques et de ses possibilités relationnelles.

Traversant une période de découverte de son corps, il cherche en lui ses coordonnées subjectives dans son lien aux autres, et au travers de ses nouvelles modalités de jouissance. Ce versant exploratoire voire initiatique de l’adolescent fait partie intégrante de son chemin sur la voie de la subjectivation. Il teste ses nouvelles possibilités tant intellectuelles que sensorielles et perceptives et sexuelles bien sûr.

Les portes de la perception

Un extrait d’un poème de William Blake est en exergue du livre d’Aldous Huxley6.

Dans cet ouvrage, l’auteur relate avec des détails d’une grande précision les déformations sensorielles et esthétiques de ses expériences de prise de Mescaline, puissant produit de synthèse tiré de champignons à effets hallucinogènes. C’est un des textes les mieux écrits sur les effets de la prise de substance hallucinogène :

« If the doors of perception were cleansed every thing
Would appear to man as it is, infinite.
For man has closed himself up, till he sees all things
Thro’narrow chinks of his cavern. » 7

« Si les portes de la perception étaient purifiées toutes les choses
Apparaîtraient à l’homme telles qu’elles sont, infinies.
Car l’homme s’est enfermé, jusqu’à voir toutes choses
Au travers des étroites fentes de sa caverne. »

L’homme qui s’enferme dans sa caverne n’est-il pas à l’image de chacun qui se contente de rester au milieu de son espace propre et n’explore pas ses capacités tant psychiques que sensorielles ou relationnelles ? Mais le champ des possibles de chaque sujet n’est pas infini8 Cependant, les psychanalystes l’expérimentent au quotidien, chaque sujet est inscrit dans une structure particulière, déterminée par son histoire personnelle, celle de sa famille, qui lui propose une palette de signifiants. Chaque sujet s’en est choisi inconsciemment un certain nombre qu’il s’approprie et qui fonctionne à l’intérieur de la structure. Au-delà de la poésie, il s’agit bien du registre perceptif qui entretiendrait une présence, un écran nous empêchant de prendre la dimension réelle de notre monde environnant. N’est-ce pas l’imaginaire qui est ici nommé ? Le seuil de l’imaginaire est la porte, avec une vision péjorative de cet interface entre l’homme et le réel. Car il faudrait aller « de l’autre côté » pour apercevoir enfin le réel. C’est pourtant la dimension imaginaire qui donne à l’homme son humanité et sa nature désirante.

Retour du déplaisir

Mais comme dans d’autres circonstances, il rencontre deux occurrences négatives : d’une part, la survenue d’épisode d’angoisse qui interrompt tout ébat amoureux et d’autre part, la répétition de l’usage du cannabis émousse, amoindrit son effet. Il se produit une régression sensorielle vers des niveaux primitifs, très aigus des sensations. La distorsion du cadre spatio-temporel ne fait qu’accroître les modifications des perceptions sensorielles, du corps propre du sujet et de l’environnement.

Comment se laisser aller vers des niveaux de désorganisation sensoriels et temporo-spatiaux qui risquent de mettre en péril l’équilibre de la structure du sujet ? Même si cette régression est voulue, avec l’inhalation du cannabis, comment ne pas percevoir la menace sur la cohérence des coordonnées subjectives ? C’est ce que Clément a compris au bout d’un certain nombre d’années d’intoxication quand l’angoisse ne faisait que prédominer sur tous les possibles avantages ou régressions apportées jusque-là. C’est une évanescence du sujet qui, bien que recherchée quand elle s’accompagne d’une douce euphorie, devient insupportable lorsque l’angoisse ou la panique domine, quand le sujet est au bord de lui-même, à la limite du sujet.

La coordination perceptive se défait, parallèlement à une désorganisation de l’activité mentale en général. Celle-ci amène conduit vers un fonctionnement en processus primaire, vers une émergence d ‘angoisses archaïques qui saisissent le sujet au point le plus vif de sa structure. Les perceptions sont dominées par des activités inconscientes, qui à l’instar du rêve tendent vers la réalisation symbolique du désir, en y associant une levée au moins partielle des inhibitions.

Dépersonnalisation

La prise de cannabis comporte des effets paradoxaux : comment un produit qui procure régulièrement une douce euphorie, du plaisir et de l’insouciance, peut-il entraîner, sans que cela puisse se prévoir, des angoisses qui atteignent une telle intensité qu’elles sont de pures angoisses de mort. À l’issue de plusieurs années de consommation importante, Clément s’est résolu, bien malgré lui, à arrêter complètement toute prise de cannabis pour des raisons très claires : chaque fois des angoisses « impensables » l’assaillaient avec des idées terrifiantes de sensations de mort imminente. Mais le plus inquiétant pour Clément est l’impression de dépersonnalisation, sentiment teint d’une étrangeté angoissante où les limites de soi sont atteintes, jouxtant la frontière avec le bizarre et l’inconnu. Baudelaire, pour sa part, avait remarqué qu’à forte dose « la personnalité disparaît, […] les objets prennent des apparences monstrueuses. »

Comment continuer à se sentir exister quand ses propres coordonnées subjectives s’estompent, s’effacent presque. Ces sentiments de néantisation, de disparition subjective, font naître des angoisses majeures avec des impulsions au passage à l’acte, en particulier suicidaire. Si la structure du sujet est plus limite, les mécanismes obsessionnels ne pourront suffire à masquer les failles symboliques. Ainsi émergent des angoisses de mort d’une telle intensité, qu’elles paralysent toute pensée, provoquant une véritable panique avec des réactions de fuite. Ce syndrome carrefour qu’est la dépersonnalisation est régulièrement décrit dans les psychoses cannabiques, qui sont en fait des épisodes, moments de folie transitoire. Néanmoins ils représentent une voie d’entrée possible dans le déclenchement d’une psychose. Mais ce qui se profile aussi chez Clément comme chez certains adolescents, c’est l’évolution vers un tableau clinique de sujet en état limite. D’autant que les oscillations transférentielles et certains passages à l’acte allaient aussi dans ce sens.

A la limite du sujet

J’en suis venu à envisager la dépersonnalisation de Clément comme l’aboutissement de sa quête, au cœur de sa subjectivité. Il avait atteint des limites que peu d’adolescents auraient osé franchir. Étant presque passé de l’autre côté du miroir où il est constitué comme sujet, il avait ainsi approché très près de ses propres limites psychiques, ce qu’il recherchait. Mais aussi des limites de ce qui le constitue, c’est-à-dire son désir. Le cannabis l’a aidé un temps à explorer toutes les facettes de sa subjectivité, mais pour finir par ne lui renvoyer que ce qu’il a de plus noir en lui, vers les rives du mortifère.

Le cannabis lui aura servi de support pour explorer ses limites et se connaître. Il lui aura servi de révélateur à la vérité de ce qu’il est, et qu’il ne pouvait savoir auparavant : un être souffrant et désirant. Après un certain temps où la cure se poursuit, en remontant dans les méandres et les aléas de son histoire subjective et familiale, en tentant dans  le transfert, de s’approprier les signifiants qui le structurent.  Cependant des phases dépressives l’amènent à mettre cette plainte au premier plan dans ses séances. Il s’auto médique à nouveau mais cette fois avec de l’alcool qu’il utilise sans modération. Des ivresses pathologiques se succèdent. Souvent il ne se souvient plus de rien le lendemain. Des passages à l’acte commencent à apparaître, et il se met dans des situations à risque, à la limite, toujours à la limite. Il commence dans cette phase à consommer un produit qu’il connaissait pour l’avoir utilisé occasionnellement auparavant, la cocaïne.

Il évoque la dimension aphrodisiaque de la cocaïne. Mais surtout dans sa correspondance à sa fiancée Martha9, il en devient cocasse. Il ne l’a pas vu depuis longtemps et le moment de la rencontre approche : « Prends garde ma princesse, Quand je viendrai, je t’embrasserai à t’en rendre toute rouge et je te gaverai jusqu’à ce que tu deviennes toute dodue. Tu verras qui des deux est le plus fort : la douce petite fille  qui ne mange pas suffisamment ou le grand monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps. Lors de ma dernière grave crise de dépression, j’ai repris de la coca, et une faible dose m’a magnifiquement remonté. »

Puis il ajoute, sans doute en pleine exaltation :

« Je m’occupe actuellement de rassembler tout ce qui a été écrit sur cette substance magique afin d’écrire un poème à sa gloire. »  A ma connaissance il ne l’a pas publié. Freud est peu revenu sur la cocaïne au cours de son œuvre. Il évoque parfois les stupéfiants qu’il nomme « des briseurs de soucis ».

Ici intervient la position de l’analyste, et comment il se situe dans son désir pour le patient : veut il le guérir ou qu’il soit abstinent ? Mais chacun sait l’impasse thérapeutique d’une telle position. C’est justement l’abstinence de la position de l’analyste,  qui opère avant celle (éventuelle) du patient. La position de l’analyste rend possible l’émergence d’un espace de parole, et évite l’écueil de devenir un rival de la drogue. D’autant que c’est dans un travail de tressage de la jouissance avec son propre interdit, qu’un décentrement subjectif puisse potentiellement s’opérer. Mais le toxique est dans le corps de l’analysant, il fait corps avec lui, il lui procure un bien être que tout analyste ne saurait lui offrir. Autrement dit la  substance est un équivalent de son corps propre, mais lui amène un lot de jouissance immédiate, loin de l’abstinence de la cure analytique.

Pour revenir à Clément, il a continué pendant la cure analytique a prendre des doses de plus en plus importantes. Jusqu’à  5 grammes  et au delà par jour. Ce qui est incarne une mise en acte de sa destructivité inquiétante où l’analyste est interpellé dans sa neutralité. L’angoisse atteignant des dimensions paroxystiques telles qu’il augmentait sa consommation de façon très inquiétante. Il décrivait aussi des « descentes», douloureuses et paniquantes, qu’il tentait de palier en abusant d’alcool.  Mais à ce stade le transfert se dispersait, il s’absentait de plus en plus à ses séances. Rien de l’intéressait plus sauf son produit. Son entourage s’inquiétant, lui proposa une hospitalisation pour tenter un sevrage. Celui-ci pu s’effectuer avec un cocktail médicamenteux impressionnant.

Mais le plus important, semble être la reprise de la cure quelques semaines, qui se construit alors sur de nouvelles bases, car il se sent exister ressentir le vide de son existence mais sans être submergé par l’angoisse, sans se sentir « à côté de lui même ». Il se dit plus serein, et exprime une demande renouvelée de continuer le travail. J’accepte non sans quelques questions que je me pose et surtout une énonciation nette de la remise en place du cadre de la cure. Il évoque alors les insatisfactions de sa vie affective et sexuelle, et se plaint come un névrosé je dirais. Après avoir été jusqu’aux limites de sa psyché, jusqu’aux limites de son corps, le voilà enfin rassemblé reprenant un discours et des plaintes de névrosé. Mais cette constatation s’observe dans nombre d’états limites.

Aurait-il pu arriver à cette conclusion sans l’aide du cannabis, de l’alcool et de la cocaïne ? C’est probable, mais il en est ainsi, c’est la voie qu’il a trouvée. Ce long détour qu’il a emprunté avec le soutien ou le handicap des différents toxiques, lui a permis de se trouver, de se révéler à lui-même, à la limite de sa position de sujet, dans un état du synthome10) qui puisse lui convenir, bref dans un sujet en état limite.

Didier Lauru

Psychanalyste/Psychiatre,

Directeur du CMPP Etienne Marcel

Président du Collège International de l’Adolescence