Le deuil, un « travail » sans objectif ou « l’insolite expression “travail de deuil” » (Lagache)

Résumé.

La traduction de Trauerarbeit par « travail de deuil », passée aujourd’hui tant dans le discours et la communauté psychanalytiques que dans l’usage commun, a soulevé peu d’interrogations. Pourtant le terme de travail associé au terme deuil a des effets sur la clinique même : quel résultat peut-on attendre d’une expérience dont Freud lui-même disait qu’elle relevait de l’inconsolable ? Une historicisation de « l’ensauvagement de la mort », selon l’expression de Philippe Ariès peut être utile pour comprendre comment le deuil est devenu une « entreprise intime », une affaire de soi à soi.

Introduction

La traduction de Trauerarbeit par « travail de deuil », passée aujourd’hui tant dans le discours et la communauté psychanalytiques que dans l’usage commun, a semble-t-il, soulevé peu d’interrogations.

En 1938, dans un numéro de la Revue française de psychanalyse consacré au « travail de deuil », Daniel Lagache écrit :

« Deuil fait penser aux obligations que la société impose aux parents du mort pendant un temps plus ou moins long. On oublie que, par ses origines et par certaines survivances, “deuil” désigne un phénomène psychologique de l’ordre de la douleur physique et morale. L’insolite expression “travail de deuil” évoque l’idée d’un effort intense et ardu en vue d’un résultat à obtenir1. »

Lagache relève le caractère « insolite » de l’expression, qui n’apparaît qu’une seule fois dans le vocabulaire freudien. L’expression « travail » s’inscrirait alors dans un discours du « résultat à obtenir » ? D’emblée cette notion de travail relève d’un champ discursif lié à la performance, au résultat, à la finalité. Quel serait ce résultat ?

Michel Hanus semble répondre à cette question :

« Le deuil est à la fois l’état dans lequel nous met la perte d’un être cher (être en deuil), les coutumes qui accompagnent cet événement (porter le deuil) et le travail psychologique que cette situation implique (faire son deuil) […] C’est le travail du deuil qui nous intéresse essentiellement2. »

Pourtant Freud avait très tôt évoqué le deuil comme une énigme, plus précisément la douleur du deuil. Il semble que « l’énigme » du deuil ait été « rattrapée » par les expressions « faire son deuil », étapes du deuil, « travail de deuil », qui relèvent d’un discours du résultat.

Comment comprendre ce glissement sémantique ? Quels effets le signifiant « travail » peut-il avoir sur l’expérience du deuil ? L’expérience du Réel à laquelle l’endeuillé est confronté peut-elle s’articuler à une démarche volontariste et objectivante ?

I. Une égologie du deuil

Dans le Vocabulaire de la psychanalyse, nous pouvons lire :

« Travail du deuil : processus intrapsychique, consécutif à la perte d’un objet d’attachement, et par lequel le sujet réussit progressivement à se détacher de celui-ciJ.-B. Pontalis et J. Laplanche, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris : PUF, 1967.[/ref]. »

Dans l’ouvrage collectif Psychanalyse, Paris, PUF, Collection « Fondamentale », 1996, dirigé par Alain et Sophie de Mijolla, nous lisons, dans la section consacrée au « destins du pulsionnel », au chapitre premier « Le travail psychique », quatre articles :

Le travail du rêve

Le travail du deuil

Le travail du trait d’esprit et de l’humour

Le travail de pensée.

Il semble que l’auteur de cette section ait ordonné les articles dans une perspective épistémologique allant d’un « travail » psychique produisant une énergie déliée (travail du rêve) à une énergie de plus en plus liée (travail de pensée). « Le   »travail de deuil » est donc « placé » entre le « travail de rêve » au quantum d’énergie la plus déliée et le «  travail du trait d’esprit et de l’humour  ». Outre le choix épistémologique, la définition de « travail du deuil » reste dans la perspective classique freudienne : le moi se trouve absorbé par son travail de détachement interne qui suppose une activité préalable de liaison, et c’est en cela qu’il y a travail de deuil.

Pourtant, « on sait, écrit Freud au moment de la mort de sa fille Sophie, que le deuil aigu que cause une telle perte trouvera une fin, mais qu’on restera inconsolable, sans trouver jamais de substitut. »

Si l’endeuillé reste dans un rapport à une cible, à un résultat, un effort à soutenir, c’est le mouvement même de l’expérience qui est court-circuité. Si la parole du deuil cherche à résoudre, à donner du sens au Réel, elle risque par cette position égologique tendue vers le résultat de rater le mouvement qui la fait naître à elle-même. C’est pourquoi dans la perspective de l’expérience d’un deuil, le terme de « travail » renferme tout un discours téléologique d’un résultat à atteindre dont on ne sait, à vrai dire, à quoi il pourrait correspondre : ni substitut, ni consolation, dit Freud .

Jean Allouch préfère le terme d’épreuve au terme de travail, il écrit :

« il n’est pas possible de faire l’épreuve de la mort de celui qu’on a perdu. La véritable épreuve de la réalité, ce qui la rend alors si ép(r)ouvante, c’est lorsqu’on s’aperçoit qu’elle ne permet aucune épreuve. Le deuil met l’endeuillé au pied du mur de ce statut de la réalité3. » Il rajoute que l’épreuve du deuil ne fait plus paravent au Réel et qu’il n’y a pas de travail possible face au Réel.

Aujourd’hui, les expressions « faire son deuil » et « travail de ou du deuil » s’emploient indifféremment pour une personne disparue, pour la perte d’un emploi, d’une maison, d’un animal.

Sans dévalué le terme de travail en soi, il s’agit de dire ici que le syntagme « travail de deuil » renvoie à des injonctions programmatiques, comportementalisantes et conformes au modèle behavioriste des binarismes : stimulus/réponse. « Vous êtes en deuil, vous êtes triste… ». A l’inverse, il s’agit de créer les conditions d’émergence des « solutions » subjectives qui permettent de traverser l’expérience de deuil et de se laisser traverser par elle.

Le travail du deuil qui consisterait à « faire face » s’opposerait, selon moi à la fonction du deuil qui consisterait à « faire passage ».

II. Le deuil est un acte

Après Daniel Lagache, des auteurs comme Jean Allouch4 et J.-B. Pontalis s’émeuvent à juste titre de l’expression « travail de deuil » en remettant le terme dans une histoire qui le fait entendre d’une autre façon:

Jean Allouch écrit : « Tant reste prégnante l’idéologie du travail, oublieux de ce que le mot Arbeit figurait à l’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz : “Arbeit macht frei” (le travail rend libre), oublieux de ce que le mot travail figurait en bonne place dans la devise pétainiste “travail, famille, patrie”, l’on n’a pas su voir l’inconvenance de cette réduction du deuil à un travail. »

Et Pontalis d’écrire: « Il surgit tout au long dans l’œuvre de Freud, Traum/arbeit, Trauer/arbeit, Be/arbeitung, Durch/arbeitung […] ça n’arrête pas de travailler, même quand nous sommes dans la peine. Il n’a pas tort, Freud, ça ne cesse de travailler en nous mais ce n’est pas nous qui travaillons, notre âme n’est jamais en repos […]Mais cela n’empêche pas l’inscription macabre portée sur l’entrée du camp d’Auschwitz : “Arbeit macht frei” me rend physiquement intolérable le mot Arbeit. De là sans doute mon irritation quand les patients me parlent du “travail” que nous faisons ensemble. A tout prendre je préfère le jeu de Winnicott ‑ mais un jeu qui fait souffrir5. »

Et Pontalis de raconter l’anecdote suivante à propos du mot « gérer » :

« Deux femmes dans un café parlent d’une amie commune :

“comment l’as-tu trouvée ?

‑ Pas bien du tout.

‑ La pauvre !

‑ Que veux-tu, elle ne sait pas gérer son deuil.”

Le deuil, la mort de l’homme que cette femme aimait, objet d’une bonne ou mauvaise gestion ! Gérer son budget, gérer son temps, gérer son énergie, gérer son angoisse et même, un comble, gérer ses passions. Voici que le vocabulaire marchand gagne ce qu’il y a en nous de plus intime, de plus obscur. J’ai honte pour ces deux femmes qui ignorent qu’on peut être fou de douleur et qui “gèrent” à petites gorgées leur apéritif du soir.

Il m’arrive de parler à la suite de Freud de “fonctionnement mental”, “d’appareil” et de “mécanisme” psychiques. Cela ne me gêne guère (encore que…). Admettre qu’il y a en nous une machinerie avec son mode d’agencement particulier, c’est une chose. Mais assimiler un “je” (et même quelque vivant que ce soit) à cette machinerie, c’est autre chose. Qu’un travail de deuil s’effectue ou non en moi, soit. Que je “gère” mon deuil, que j’apprenne à “négocier” ma douleur, qu’on me prescrive un mode d’emploi, non6. »

Ni travail, ni gestion : « pour quel résultat ? » comme dit Lagache ? La chose est donc passée d’une « improductivité », d’une pure dépense (au sens où Bataille l’entend), d’une perte sèche selon l’expression de Jean Allouch à une gestion, une plus-value, valeur ajoutée d’un travail qui programme une maturation, un « mieux-être ».

L’expérience du deuil n’est pas univoque, ce qui rendrait caduques les expressions « travail de deuil » ou « travail du deuil », dans la mesure où elles reviendraient à circonscrire le deuil au seul sens de « perte d’objet », « perte d’un être cher ». Certes, si la réalité externe, c’est-à-dire, de façon positiviste, la lisibilité des faits rend l’évidence de la perte et de la douleur qui l’accompagne, le questionnement analytique ne peut se réduire à une lecture positiviste ou comportementale de la réalité ; ce serait négliger l’enjeu d’une vérité subjective, d’une réalité psychique, donc imaginaire, d’un lieu psychique que la déflagration du traumatisme vient de dissoudre. Le discours contemporain de l’efficacité du «  travail de deuil » par des étapes de reconnaissance des émotions et des affects, par la nécessité clinique d’ être à l’écoute de l’autre dans l’actualité de sa souffrance, risquerait de renforcer une rigidité du travail de la mémoire et de cristalliser l’identification au traumatisme. Comme si l’endeuillé, le traumatisé, ne pouvait plus se définir qu’à partir de ce point-là. C’est dans ce sens que Jean Allouch insiste sur le terme d’acte plutôt que sur le terme de travail. Il écrit :

« Le deuil n’est pas “travail” mais acte. L’acte de deuil prolonge la perte de celle, supplémentaire, de ce que j’ai appelé un bout de soi. La psychanalyse sur le deuil pourrait autrement se prononcer. Il lui suffirait de s’apercevoir que chaque cas auquel elle a affaire constitue, à proprement parler, un deuil. L’hystérie d’Anna O. est le deuil de son père ; de même l’obsession de l’homme-aux-rats ou la folie d’Ophélie ; celle de Marguerite Anzieu est deuil de sa sœur morte ; l’imposture de Louis Althusser celui de son oncle Louis, etc. La clinique analytique est deuil. « Ces gens ne font pas leur deuil », dit le psychologue. Eh bien justement, si ! Ils le font¼ à leur façon. Et comment en serait-il autrement dès lors que n’existe plus aucun rituel de deuil ? Que leur reste-t-il comme possibilité hormis d’inventer, chacun, une manière de deuil7 ? »

III. L’historicisation du deuil : du rituel collectif au travail intime

C’est cette articulation entre le psychique et le social qui m’intéresse dans le glissement que fait Jean Allouch : le deuil n’est pas travail, mais acte. Aussi, lorsque Jean Allouch écrit que le deuil est plus un acte qu’un travail, il s’écarte de la doxa psychanalytique qui relève d’une téléologie.

C’est l’historien Philippe Ariès et le sociologue anglais Geoffrey Gorer qui ont mis en perspective l’historicisation de cette dimension du travail du deuil. Pour lui, l’invisibilité du deuil par le collectif promeut la notion de travail individuel. C’est dans cette perspective de répression et d’annulation par la communauté sociale que Philippe Ariès écrit :

« Il est bien évident que la suppression du deuil n’est pas due à la frivolité des survivants mais à une contrainte impitoyable de la société ; celle-ci refuse de participer à l’émotion de l’endeuillé ; une manière de refuser, en fait, la présence de la mort même si on admet en principe sa réalité. C’est à mon avis la première fois que le refus se manifeste aussi ouvertement. Depuis quelque temps, il montait des profondeurs où il avait été enfoui vers la surface, sans encore l’atteindre, depuis la peur de la mort apparente, depuis que, par amour de l’autre, on lui cachait sa fin, et que par dégoût du malade on le cachait aux autres. Désormais, il s’étale en plein jour, comme un trait significatif de notre culture. Maintenant les larmes du deuil sont assimilées aux excrétions de la maladie. Les unes et les autres sont répugnantes. La mort est exclue8.  »

Et il renvoie à la « révolution romantique », fabrication, selon lui, de « l’ensauvagement de la mort ». La montée de la bourgeoisie et la libération sexuelle semblent avoir permis le passage d’un tabou à un autre. Si la sexualité semble moins voilée qu’à l’époque classique, la mort, elle, est devenue taboue et se replie dans la sphère privée, l’intimité psychologique, ce que Philippe Ariès appelle « l’ensauvagement de la mort ». L’expérience, l’épreuve de deuil devient une affaire de soi à soi, une « masse à deux » entre le mort et le survivant, comme si le tiers (parole, collectif, communauté) avait été exclu de ce rapport duel. C’est ce glissement que décrit Gorer :

« Traditionnellement et au sens étymologique du terme, la pornographie a eu affaire avec la sexualité. Depuis près de deux cents ans, parmi les trois expériences humaines fondamentales – ces faits qui restent quand on vient à l’essentiel –, la copulation, ou du moins en pleine époque victorienne, la naissance, actes autour desquels tant de fantasmes personnels et de pornographie semi-clandestine se sont élaborés, ne devaient jamais être mentionnés. Pendant toute cette période, la mort était sans mystère. Les enfants étaient invités à penser à la mort, à leur propre mort, et aux édifiants et prémonitoires lits de mort des autres. Rares durent être ceux qui, dans ce xixe siècle où la mortalité était importante, ne furent pas témoins, au moins une fois, d’une véritable agonie, ou qui n’avaient pas eu à rendre hommage à de “belles dépouilles mortelles”. Les funérailles étaient l’occasion du plus grand étalage dans la classe ouvrière, la classe moyenne et l’aristocratie. Le cimetière était le centre de chaque vieux village et ceux de la plupart des villes avaient une position privilégiée. Ce fut assez tard au xixe siècle que l’exécution des criminels cessa d’être un divertissement au même titre qu’un avertissement public9. »

Cet isolement de l’endeuillé face à son « travail » est pour Ariès l’écueil romantique contre lequel le xxe siècle a buté quant à la question du deuil et du rapport à la mort.

« Sans le vouloir, les psychologues ont fait de leurs analyses de deuil un document d’histoire, une preuve de réalité de la relativité historique. Leur thèse est que la mort d’un être cher est une déchirure profonde, mais qui guérit naturellement, à condition qu’on ne fasse rien pour retarder la cicatrisation.Ce qui nous intéresse est que nos psychologues les décrivent comme faisant partie, de toute éternité, de la nature humaine, comme un fait naturel. La mort provoquerait toujours chez les plus proches un traumatisme tel que, seule, une série d’étapes permettrait de guérir. Il appartient à la société d’aider l’endeuillé à franchir ces étapes, car il n’a pas la force de le faire tout seul.»

Cette historicisation est essentielle pour comprendre l’émergence du terme de travail et ses effets sur l’expérience du deuil. Ainsi Ariès poursuit :

« Mais ce modèle qui paraît naturel aux psychologues ne remonte pas plus haut que le xviiie siècle ; l’état auquel ils se réfèrent n’est pas un état de nature, il date seulement du xixe. Avant le xviiie, le modèle était au contraire différent et c’est celui-ci qui pourrait si l’on veut, par sa durée millénaire et son immobilité, être rapproché d’un état de nature.

Dans cet autre modèle, l’affectivité n’occupait pas la place qu’elle a prise au xixe. Ce n’est pas que la mort d’un être aimé n’y fût pas ressentie. Le premier choc était amorti par l’emprisonnement traditionnel du groupe qui assistait à la mort, mais souvent, il était ensuite nié, surmonté10. »

Et Ariès d’ajouter :

« Les processus naturels de putréfaction et de décomposition sont devenus répugnants, aussi répugnants que les processus naturels de l’accouchement ou de la copulation pouvaient l’être il y a un siècle. L’intérêt pour ces phénomènes est (ou était) morbide et malsain, au point d’être désapprouvé chez tous et puni chez les jeunes. Nos grands-parents ont appris que les bébés se trouvaient sous les feuilles de groseilliers ou de choux ; nos enfants apprennent probablement que ceux qui sont “passés” (honte à cette grossière monosyllabe anglo-saxonne) sont changés en fleurs ou reposent dans d’agréables jardins. Les horreurs sont implacablement camouflées ; l’art des embaumeurs est celui du déni total.Ph. Ariès, dans un commentaire sur l’étude de Gorer, L’Homme devant la mort, op. cit., t. II, p. 285.[/ref]»

Ainsi naît la « belle mort » romantique. Camoufler les horreurs, effacer les traces de souffrance, faire disparaître jusqu’aux traces des morts. Que se passe-t-il lorsque le vivant est confronté à la mort déniée par la collectivité, par la communauté? Un repli sur la dite « intimité » et la notion de travail individuel se met en place. C’est ainsi que Geoffroy Gorer avance dans la perspective critique qu’il emprunte, que

« L’image de l’endeuillé solitaire, seul avec sa douleur, semble relever d’une considérable simplification. L’affliction est bien sûr une expérience psychique personnelle et le travail du deuil, une affaire psychologique. Mais je soutiens que le travail du deuil est favorisé ou entravé et son évolution facilitée, ou rendue périlleuse, selon la façon dont la société en général traite l’endeuillé11. »

Tout comme Deleuze critiquant le modèle de la famille ou Foucault relisant les rapports juridico-médicaux sur les « monstres », Ariès replace dans une perspective historique les discours sur la douleur. Ce n’est pas sans incidence clinique : l’endeuillé coupable de ne pas ressentir « ce qu’il faut » ressentir vit une auto-accusation parce qu’il est le sujet non pas de son temps subjectif mais de son temps idéologique, qui prescrit les modes à suivre. Le surmoi social est là autant un poison qu’un remède.

« L’individu n’était pas anéanti et pourtant le deuil existait, un deuil ritualisé. Le deuil médiéval et moderne était plus social qu’individuel. Le secours du survivant n’était ni son seul but ni son but premier. Le deuil exprimait l’angoisse de la communauté visitée par la mort, souillée par son passage, affaiblie par la perte d’un de ses membres. Elle vociférait pour que la mort ne revienne plus, pour qu’elle s’écarte, comme les grandes prières litaniques devaient détourner les catastrophes. La vie s’arrêtait ici, se ralentissait là ! On prenait son temps pour des choses apparemment inutiles, improductives. Les visites du deuil refaisaient l’unité du groupe, recréaient la chaleur humaine des jours de fête ; les cérémonies de l’enterrement devenaient aussi une fête d’où la joie n’était pas absente, où le rire avait souvent vite fait de l’emporter sur les larmes.

C’est ce deuil qui a changé au xixe siècle d’une autre façon sans qu’il y apparaisse. Il a gardé encore quelque temps son rôle social, mais il est apparu de plus en plus comme le moyen d’expression d’une peine immense, la possibilité pour l’entourage de partager cette peine et de secourir le survivant. Cette transformation du deuil a été telle qu’on a très vite oublié combien elle était récente ; elle devint bientôt une nature, et c’est comme telle qu’elle servit de référence aux psychologues du axe siècle12. »

Ce long passage me paraît essentiel pour comprendre comment le discours sur le travail de deuil actuel a été prise dans un discours qui ne dépasse pas le romantisme du xixe, excluant tout ce qui pouvait être fêtes de mort et rituels festifs, remplacement et substitution. L’idéologie positiviste modélise des comportements et crée des classifications psychopathologiques qui dévient de ces comportements.

IV. Le deuil comme petite entreprise de soi

L’autre versant de l’hypothèse que je veux développer ici est ce que développe Foucault de la naissance du biopolitique : L’individu, la plus petite unité économique utile au pouvoir, l’indivis (le non-divisible donc), est la fabrique de l’homo œconomicus. Ainsi que l’écrit Michel Foucault, « l’homo œconomicus qu’on veut reconstituer, ce n’est pas l’homme de l’échange, ce n’est pas l’homme consommateur, c’est l’homme de l’entreprise et de la production […]. Il s’agit de constituer une trame sociale dans laquelle les unités de base auraient précisément la forme de l’entreprise, car qu’est-ce que c’est que la propriété privée sinon une entreprise ? Qu’est-ce que c’est qu’une maison individuelle sinon une entreprise ? Qu’est-ce que c’est que la gestion de ces petites communautés de voisinage sinon d’autres formes d’entreprise ? Autrement dit, il s’agit bien de généraliser, en les diffusant et en les multipliant autant que possible, les formes « entreprise » qui ne doivent pas justement être concentrées sous la forme ou des grandes entreprises à l’échelon national ou international ou encore des grandes entreprises du type de l’État. C’est cette démultiplication de la forme « entreprise » qui constitue, je crois, l’enjeu de la politique néolibérale. Il s’agit de faire du marché, de la concurrence et par conséquent de l’entreprise, ce qu’on pourrait appeler la puissance informante de la société13. » Cette petite entreprise que devient l’individu de soi à soi est le produit, selon Foucault, du dispositif politique qui caractérise la modernité. Chacun aura le soin de défendre sa petite entreprise qu’est son individu, se coupant ainsi des autres ou de l’autre. Coupure qui n’opère pas de division, paradoxalement, parce que l’Autre y est exclu. Le discours capitaliste y trouve là toute sa « puissance informante ». Le discours capitaliste, c’est précisément, selon Lacan, le discours que le sujet se sent obligé de tenir dans un monde capitaliste. Un discours qu’il intègre sans plus y faire résistance. Travail de deuil, peut sans doute relever de ce champ sémantique de la petite entreprise de soi. L’individu identifié est une petite marchandise qui doit produire son petit profit pour assurer sa sécurité. Il y aurait là le glissement de la valeur d’échange vers la valeur d’usage : « La valeur d’usage d’un objet pour un individu correspond au cas que cet individu fait de cet objet ; et cette valeur d’usage peut-être quelque chose de différent de l’utilité […]. Il se dit de l’utilité objective réelle, par exemple celle de l’eau ou de l’air, par opposition à la valeur d’échange, au sens par exemple d’un diamant qui ne sert à rien. Adam Smith n’a pas de terme pour opposer l’utile et le désiréCité par Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande, André (1902), Paris, PUF, 1992. C’est moi qui souligne.[/ref]» L’utilitaire est donc le bras armé de l’individu. Il faut que quelque chose serve à quelque chose ou à quelqu’un. La dilution du désir dans l’utile fait apparaître la notion d’individu.

Conclusion

Participant de la révolution romantique d’un côté, de la gouvernementalité biopolitique de l’autre, l’expression « travail de deuil » montre comment petit à petit l’individu, l’indivisible a perdu le sens de la communauté et du mouvement collectif et politique. Le deuil devenant un travail individuel de soi à soi, un chagrin solitaire qu’il s’agit de surmonter afin que notre corps et nos désirs ne soient pas affaiblis, perdus comme force productive.

L’expression de Foucault, au faire mourir et laisser vivre d’autrefois s’est substitué le faire vivre et laisser mourir d’aujourd’hui. » On pourrait rajouter aujourd’hui il s’agit de faire vivre et faire mourir.

Pourtant, le deuil est une expérience de transformation dont on ne connaît pas les effets et encore moins les résultats. Acte, expérience, mouvement sont peut-être les termes plus proches pour dire cette épreuve.

Et ainsi que le dit le Maître dans Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc

« Ne pensez pas à ce que vous avez à faire, ne réfléchissez pas à comment il faut s’y prendre ! me criait-il. Le coup n’a l’aisance requise que lorsqu’il surprend le tireur lui-même14. »

« Le coup parfait ne se produit pas au moment opportun parce que vous ne vous détachez pas de vous-même15. »

« L’art véritable, s’écria le Maître, est sans but, sans intention. Plus obstinément vous persévérerez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle, c’est votre volonté trop tendue vers une fin. Vous pensez que ce que vous ne faites pas par vous-même ne se produira pas. »

« Libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien, que la tension sans aucun but16. »

Bibliographie

Allouch Jean, Erotique du deuil au temps de la mort sèche, Paris EPEL, 1997.

Allouch, Jean (2007), « Le deuil aujourd’hui », Cliniques méditerranéennes, n° 76, p. 7-17.

Ariès Philippe (1977), L’Homme devant la mort, Paris, Éd. du Seuil.

Foucault Michel (1978-1979), Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, Paris, Gallimard, Éd. du Seuil, 2004.

Gorer Geoffrey [1965], Pornographie de la mort, Paris, EPEL (1995).

Hanus Michel, La Pathologie du deuil, Paris : Masson, 1976.

Herrigel Eugen (1997), Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Paris, Dervy.

Lagache Daniel, « Le travail du deuil », in Le Travail du deuil, Paris : Revue française de psychanalyse, n° 12, 1938.

Pontalis J.-B., Fenêtres, Paris : Gallimard, 2000.

Laurie Laufer

Psychanalyste, Professeure

Directrice du CRPMS

Université Paris Diderot