La transformation radicale de la clinique comme produit de la transmission des rencontres cliniques avec des personnes transexuelles

Résumé. Les rencontres cliniques avec des personnes transsexuelles ont profondément modifié ma conception psychanalytique, en pratique et en théorie. Cette transformation radicale sera étudiée à partir de la clinique lacanienne en partant des obstacles qui se sont présentés au niveau théorique dans mon expérience clinique. La confrontation à l’énigme transsexuelle sera source d’un changement radical où le savoir produit par les personnes transsexuelles elles-mêmes a une part déterminante. Les concepts de structure ou de maladie seront exclus et c’est avec la dernière partie de l’enseignement de Lacan, les nœuds, mêlé aux théories de Marx sur la valeur qu’une logique de fonctionnement sera mise en place.

Introduction

Mes premières rencontres cliniques avec des personnes transsexuelles ont eu lieu il y a 20 ans. J’ai été convaincu de la légitimité de la demande de transformation et délivré des certificats psychiatriques en conséquence. Cependant je me retrouvais dans la situation initiale vécue par Robert Stoller : Un jour de 1958 un effet de surprise lui provoqua un désir de savoir ; il y avait dans la salle d’attente une femme transsexuelle et il écrit « C’était un homme sans rien de  particulier, d’allure normale, un homme ordinaire. La théorie analytique bien qu’elle puisse tout expliquer ne rendait pas compte me semblait-il du naturel de  sa masculinité » (Stoller R., 1989). Je pouvais affirmer la même chose du côté Homme vers Femme.

Robert Stoller, théoricien iconoclaste de la psychanalyse étasunienne, consacrera la plupart de ses travaux à la question du genre et de la sexualité, et publiera en 1968 « Sex and gender ». Il fera du transsexualisme une entité nosographique autonome, distincte de la psychose, de la névrose et de la perversion.

Le travail clinique de Stoller, nourrira mon début de recherche clinique, en complément du livre de Catherine Millot, Hors-sexe, paru dès 1983 qui proposait pour la clinique transsexuelle l’idée de suppléance Joycienne à la fonction du Nom-du-Père.

Psychanalyste lacanien, j’étais pris, dans ce premier temps empirique, pour étayer mes décisions favorables aux transformations hormono-chirurgicales, dans l’entre-deux contradictoire d’une clinique stollérienne très riche, mais pauvre en théorie, et d’une clinique lacanienne dans l’ensemble très pauvre, mais riche en théorie. Les ouvertures de Stoller pour distinguer la transsexualité de la folie me paraissaient très pertinentes de même que sa façon de considérer le problème dit psychotique. Il considérait en effet que « Les pulsions correspondant à l’autre genre chez les psychotiques ont été décrites depuis longtemps. Je divise cette catégorie en deux classes. La première, celle qui est familière, est faite des psychotiques (plus fréquemment hommes que femmes) qui ont des hallucinations ou des délires dans lesquels, contre leur volonté, il semble que leur corps se transforme en le sexe opposé, ou ils ont des hallucinations (par exemple d’être homosexuels) où des voix les accusent d’avoir un sexe imparfait. Le second groupe est celui des psychotiques qui désirent un changement de sexe, le désir transsexuel étant indépendant de la psychose ; quand ils ne sont pas psychotiques, ils continuent à vouloir changer de sexe  » (Stoller R., 1989, p. 52).

Cette position tranchait par rapport au fait historique qu’un spectre hantait l’Europe1 de la clinique lacanienne : la psychose, et qu’avec elle, un autre spectre apparaissait : celui de la condamnation sociale, signifiant qui revenait régulièrement dans les dires des personnes transsexuelles que je rencontrais. Le fait d’en être dit psychotique pour une personne transsexuelle invalidait toute transformation chirurgicale en France.

Un effet de surprise provoqua un désir de savoir et l’énigme transsexuelle me poussa vers un travail de recherche conséquent (Hubert H., 2003; 2006). Le plus important est cependant ce que m’apprennent les personnes transsexuelles régulièrement dans le récit de leurs transformations. Cet apport fondamental a donc produit ce que j’ai nommé une transformation radicale de l’abord clinique.

Cette transformation concerne bien sûr la façon d’aborder la problématique transsexuelle mais aussi la clinique dans l’orientation que Lacan donne à ce terme à la fin de son enseignement. Je me suis servi de l’enseignement de Lacan pour trouver un outil pouvant aider sur les questions cliniques, au prix d’une subversion nourrie par celle qui a été faite par Lacan lui-même dans son enseignement autour du Sinthome en 1975-76.

La problématique de départ, empirique, a été fondatrice d’une transformation par la mise en jeu d’une contradiction fondamentale : ce que j’entendais, ce que je voyais, ce que je lisais, ce que je vivais dans l’expérience transférentielle portée par les personnes trans ne correspondait ni à la théorie lacanienne de l’époque ni à ce que je découvrais des commentaires de Lacan sur la question. Mon soutien à la transformation transsexuelle se heurtait à un ordre lacanien dominé par le mode de pensée dogmatique sur cette idée précise. Sans consentir au dogme, un premier temps de ma recherche théorique a été de vouloir faire fonctionner ensemble ma pratique d’autoriser les opérations chirurgicales et une théorie, celle de Lacan concernant le concept de structure clinique. Mon objectif était de travailler à partir d’éléments contradictoires pour avancer dans l’articulation de la pratique et de la théorie.

1/L’enseignement de Lacan et la question transsexuelle

Lacan évoque la transsexualité à deux moments qui sont deux moments clés de son enseignement, 1958 et 1971-72.

En ce qui concerne la première partie de son enseignement, la référence est le texte: « Une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (Lacan J., 1966, pp.568-575). Il traite de ce qu’il nomme la pratique et la jouissance « transsexualiste » et les définit à travers le schéma I par une fonction de restauration de la structure imaginaire dans la psychose du Président Schreber. Il présente ainsi le premier aspect de cette restauration : « le premier est celui d’une pratique transsexualiste, nullement indigne d’être rapprochée de la « perversion » dont de nombreuses observations ont précisé les traits depuis; il fait référence dans sa note à « la très remarquable thèse de Jean-Marc Alby » (Alby J.M., 1956). Il poursuit en disant : «  bien plus, nous devons signaler ce que la structure que nous dégageons ici peut avoir d’éclairant sur l’insistance si singulière, que montrent les sujets de ces observations, à obtenir, pour leurs exigences les plus radicalement rectifiantes l’autorisation, voire si l’on peut dire la main-à-la-pâte de leur père ».

En 1958 toujours, dans son texte « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine » (Lacan J., 1966, p.735). il oppose l’homosexualité féminine au transsexualisme masculin : « Il reste à prendre de la graine du naturel avec lequel telles femmes se réclament de leur qualité d’hommes, pour l’opposer au style de délire  du transsexualiste masculin ». La première partie de son enseignement en 1958, en relation directe avec la thèse de 1953 identifiant le symbolique et le signifiant indique donc une orientation : la structure psychotique. Le propos laisse une impression très rejetante à l’égard des personnes transsexuelles qualifiées de « transsexualistes » et oriente dans la pratique vers une condamnation de la transformation corporelle.

Il est à signaler que ces commentaires de Lacan correspondent à une pratique et un travail faits à l’hôpital Sainte-Anne à Paris avec Jean-Marc Alby qui recevait beaucoup de personnes transsexuelles hospitalisées.

Pour la seconde partie de l’enseignement de Lacan, il convient de citer deux séances de séminaires durant l’année 1971. Lacan dans son séminaire « d’un discours qui ne serait pas du semblant » dans sa séance du 20 janvier 1971, confirme sa thèse d’une structure psychotique. Evoquant ce qui s’appelle les rapports de l’homme et de la femme, il fait une incidente  « (…) C’est qu’on n’attend pas du tout la phase phallique pour distinguer une petite fille d’un petit garçon (…) Et alors, je vous signale quelque chose qui s’appelle « Sex and Gender » ; c’est en anglais. C’est un nommé Stoller. C’est très intéressant à lire à deux points de vue, d’abord parce que cela donne sur un sujet important : celui des transsexualistes, un certain nombre de cas très bien observés avec leurs corrélats familiaux. Vous savez peut-être que le transsexualisme cela consiste très précisément en un désir très énergique de passer par tous les moyens à l’autre sexe, fut-ce à se faire opérer quand on est du côté mâle. Voilà. Ce transsexualisme avec les coordonnées qui sont là, vous y apprendrez certainement beaucoup de choses, car ce sont des observations tout à fait utilisables. Vous y apprendrez également ceci : le caractère complètement inopérant de l’appareil dialectique avec lequel l’auteur de ce livre traite ces questions ; et qui font que surgissent tout à fait directement les plus grandes difficultés qu’il rencontre pour expliquer tout cela. Une des choses les plus surprenantes, c’est que la face psychotique de ces cas est complètement éludée par lui, faute de tout repère : la forclusion lacanienne ne lui étant jamais parvenue aux oreilles, ce qui explique tout de suite et très aisément la forme de ces cas » (Lacan J., 1971, p. 31).

Dans la séance du 8 décembre 1971 du séminaire « …ou pire », Lacan traite de la manière dont est abordée la « petite différence » entre les filles et les garçons : ce qui distingue les filles et les garçons ce n’est pas le naturel, mais quelque chose qui prend consistance naturelle, quelque chose que Lacan dit être une erreur. Il faut que de ces erreurs à soutenir le naturel il y en ait au moins une : homoinzune. Il déclare : « le jugement de reconnaissance des adultes circonvoisins repose donc sur une erreur, celle qui consiste à les reconnaître, sans doute de ce dont ils se distinguent, mais à ne les reconnaître qu’en fonction des critères formés sous la dépendance du langage, si tant est que comme je l’avance, c’est bien de ce que l’être soit parlant qu’il y a complexe de castration » (…). Dans ces conditions, pour accéder à l’autre sexe, il faut réellement payer le prix, justement celui de la petite différence qui passe trompeusement au Réel par l’intermédiaire de l’organe, justement à ce qu’il cesse d’être pris pour tel et du même coup révèle ce que veut dire d’être organe : un organe n’est instrument que par le truchement de ceci dont tout instrument se fonde, c’est que c’est un signifiant. Eh bien, c’est en tant que signifiant que le transsexualiste n’en veut plus et pas en tant qu’organe. En quoi il pâtit d’une erreur, qui est l’erreur justement commune. Sa passion, au transsexualiste, est là folie de vouloir se libérer de cette erreur : l’erreur commune qui ne voit pas que le signifiant, c’est la jouissance et que le phallus n’en est que le signifié. Le transsexualiste ne veut plus être signifié phallus par le discours sexuel, qui, je l’énonce, est impossible; Il n’a qu’un tort, c’est de vouloir le forcer, le discours sexuel qui, en tant qu’impossible, est le passage du Réel, à vouloir le forcer par la chirurgie » (Lacan J., 1971-1972, pp.16-17).

Ces deux séances confirment l’emploi du mot « transsexualiste » et une condamnation du passage par la chirurgie qualifié de tort, donc de faute. La référence clinique est différente de celle de 1958. Pour la séance du 21 janvier 1971, la référence concerne la publication en 1968 de « Sex and Gender » et la clinique détaillée de Robert Stoller. Il est à signaler comment Lacan se saisit rapidement du travail de Stoller pour l’époque : une production de cet ordre mettait généralement 10 ans pour faire le trajet Etats-Unis – France et d’ailleurs cela correspondra à la publication en 1978 de la traduction de l’ouvrage en français. L’explication en est que s’il n’y avait pas internet comme moyen de communication à l’époque, il y avait l’intérêt de Mustapha Safouan pour ce travail de Stoller.

Mustapha Safouan est me semble-t-il le premier psychanalyste lacanien à avoir travaillé la question du transsexualisme. Il lit « Sex and Gender », et fait un exposé à l’Ecole Freudienne de Paris en mars 1971 « Contribution à la psychanalyse du transsexualisme » publié en 1973 (Safouan M., 1973). Il reprendra cet article en 1974 dans son ouvrage Etudes sur l’Oedipe (Safouan M., 1974). Il commente donc essentiellement les trois cas rapportés par Stoller. Il est à noter qu’il utilise le terme refus du phallus qui sous-tend « le syntagme ne pas vouloir être signifié phallus » dans le séminaire « Ou pire… » Il analyse ainsi le rapport entre l’enfant, le phallus et sa mère : « Ayant trouvé dans le pénis de leur fils, qui lui leur paraît beau, l’éclat phallique, l’essence perdue, manipulant cet objet réel, ces mères ont trouvé l’objet de leur désir dans le réel. Dès lors, l’enfant ne saurait être le phallus de sa mère qu’à s’exclure de la gent masculine honnie par la mère d’autant que devant l’absence du manque de la mère « le transsexualiste, lui, est obligé de se débarrasser de son phallus pour faire place nette à son désir » (Idem, p. 150).  Il y a donc au total pour l’auteur une constatation concernant la structure : « Cette semblance, cette plénitude délirante du réel, cette tromperie réussie de symbiose n’aura pas été sans entraîner une forclusion du nom du père » (Idem, p.151). Il déclare également « la castration forclose chez ces garçons, comme castration symbolique, apparaît comme castration réelle que les transsexualistes réclament avec une passion qui n’a rien d’un jeu, au point que parfois, ils n’hésitent pas à mettre leur vie en balance, si satisfaction n’est pas donnée à leur demande » (Idem, p.85).

Si la forclusion du Nom du Père est évoquée, l’intérêt est de mettre l’accent sur la question centrale de la castration et du phallus et d’insister sur la question vitale pour les personnes concernées, soit la question du meurtre.

2/Le moment de coupure

La tendance dans les études lacaniennes sur le sujet a été de trouver une continuité entre ces deux moments de l’enseignement de Lacan concernant la transsexualité : il apparaît en effet une confirmation de la structure psychotique. J’y ai trouvé cependant au contraire une ouverture vers une solution de continuité dans l’enseignement de Lacan, c’est-à-dire une rupture, effet de contradictions, et que cela ne concerne pas uniquement la question transsexuelle.

Dans la séance du 8 décembre 1971, Lacan reprend les énoncés des personnes transsexuelles : erreur, nature, organe. Il oriente vers un tort : vouloir forcer par la chirurgie, changer d’organe pour se libérer de l’erreur commune phallique, soit donc la question de la castration et du refus. Ce qui se transmet donc de la clinique de Stoller via Safouan a l’intérêt par rapport à 1958, d’un rapprochement vers le concret de la pratique clinique avec le triptyque « erreur, nature, organe » et la question de la chirurgie. La condamnation persiste mais une brèche est ouverte à partir des contradictions. Le point essentiel concerne la phrase : « le signifiant, c’est la jouissance et le phallus n’en est que le signifié » qui fait rupture totale avec la théorie du primat de la signification du Phallus, exprimée en 1958 à Vienne mais aussi la théorie fondatrice de l’enseignement lacanien de 1953 «  le signifiant c’est le symbolique »

Cela a eu comme conséquence dans mon travail théorique de rompre avec l’hypothèse suivante : « en 1971, Lacan confirmerait sa thèse de 1958 concernant le transsexualisme. Les phénomènes seraient en rapport avec une structure psychotique : confondre l’organe et le signifiant, prendre le signifiant pour le Réel signent la psychose » En effet si le signifiant est jouissance, il est du côté du Réel, et l’argument psychotique ne tient plus. Cela  a eu pour mon travail un effet de tournant radical. A partir de cette séance du 8 décembre 1971, il y a une rupture et il me paraissait important de ne pas mettre en équivalence par exemple la forclusion du Nom de Père de 1958 avec la forclusion lacanienne de 1971 ou le refus d’être signifié phallus, bien sûr en ce qui concernait la clinique transsexuelle, mais aussi pour la clinique en général, notamment pour les personnes dites psychotiques.

Cela me mènera par exemple à considérer que le sinthome défini par Lacan en 1975 n’est pas une suppléance au Nom du Père mais au phallus, modifiant ainsi de façon radicale la thèse de Catherine Millot de 1983.  Cela modifiera ma façon de définir l’évolution de  certains concepts-clés chez Lacan et de  les transformer en outils.

La logique que je mettais en évidence ne partait plus de concepts issus de ce qui était devenu dans les courants dominants une scolastique, mais d’une pratique qui interrogeait les concepts dans leur dynamique, c’est-à-dire aussi bien dans leur mort, suivant en cela Gaston Bachelard « un concept est fait pour mourir ». Cette pratique psychanalytique qui interroge est d’abord une pratique sociale vivante. Je plaçais ainsi pour les personnes transsexuelles les questions de l’impératif social et de la moquerie sociale qu’ils rencontrent quotidiennement comme des problématiques fondamentales remarquant que les réponses conceptuelles psychanalytiques étaient finalement dépendantes de préjugés psychopathologiques directement issus d’un ordre psychiatrique.

La contradiction antagonique et son impasse à vouloir faire fonctionner ensemble « autorisation de transformation hormono-chirurgicale » et « psychose lacanienne » s’éclairait. Il y avait plusieurs obstacles, le plus important d’entre eux étant qu’un dire ou un écrit de Lacan sur la question prenait valeur théologique et fonctionnait comme modèle unique d’interprétation. Citons quelques auteurs dans cette perspective. Marcel Czermak écrivait : « Nous partons de la doctrine que ce qu’on appelle le transsexualisme pur, typique, primaire, n’est qu’un cas local de la question générale du transsexualisme, présent dans toutes les psychoses. Question négligée, mal traitée et pourtant essentielle à toute doctrine actuelle correcte de la psychose » (Czermak M., 1996, p.423). Joël Dor notait «  Si certains transsexuels opérés affirment aller mieux, l’observation clinique tend à démontrer le contraire. La plupart d’entre eux avouent qu’ils vivent une existence d’enfer marquée par une insatisfaction qui les conduit fréquemment à la toxicomanie et au suicide » et surenchérit : l’intervention « ne règle pas la question de la jouissance mortifère qui continue à les tourmenter. Le plus souvent elle catalyse même la décompensation de ces sujets ». Son jugement tombe, c’est une intervention « dont la perspective thérapeutique s’arrête à satisfaire la revendication délirante d’un sujet » (Dor J., 1987). Henry Frignet range le transsexualisme dans la classe des psychoses, bannit le traitement hormono-chirurgical qui est selon lui une thérapeutique qui ne fait qu’en « rester aux seuls bénéfices immédiats de la jouissance éprouvée à travers son symptôme » (Frignet H., 2000) et prône un traitement psychanalytique ou psychothérapique. Marcel Czermak souligne que la réassignation permet au sujet transsexuel « d’entretenir un mirage narcissique » mais « laisse intacte, sinon définitivement close, la question de sa jouissance » (Czermak M., 1986, pp. 109-129).

Le concept flou et fantomatique de la psychose me paraissait tout à fait exemplaire de la problématique faisant obstacle. Les condamnations des transformations ont eu pour étayage ce « diagnostic ». Par ailleurs la proposition psychanalytique ou psychothérapique comme traitement exclusif me semblait bien procéder de la mystification de cette sorte de psychologie transcendantale qui ferait croire en l’opposition parole / violence, culture / barbarie. Le syntagme «  le signifiant c’est la jouissance » met  à plat cette perspective.

Ce qui frappe est l’absence d’argumentation clinique sur le concept de jouissance, absence qui témoigne d’un diagnostic devenu moral et répressif, faute de considérer la supposition comme moteur central du transfert et d’attribuer une jouissance chez un autre, avec des préjugés moraux, qui se fondent de la seule phrase du Lacan de 1958 où il emploie le terme de « Jouissance transsexualiste » à propos du cas Schreber.

3/La transformation de la clinique

Heureusement la première personne transsexuelle, Homme vers Femme, rencontrée m’a orienté très tôt vers « le pousse à la vie fondamental » lié à la reconnaissance de son identité de genre, ce qui s’avèrera être la question du plus-de-jouir, et de la fonction du nouage dans un transfert. Elle raconte le primat du scopique dans la problématique transsexuelle : après le récit d’un événement marquant une privation, il y a un pousse vers une forme féminine, puis la volonté d’être à la place de cette forme, de jouir de cette forme. L’expérience de travestissement vient donner une sensation de corps ainsi décrite: « je saisis le collant et passais une jambe à l’intérieur. Je ne pourrais vous décrire la sensation que j’ai eue, à cet âge, je ne peux donner d’explication si ce n’est que de me sentir bien, très bien. Comme si mon corps, que j’avais en partie ignoré jusqu’à maintenant prenait un véritable sens, une valeur supplémentaire de bien-être. » Cette valeur supplémentaire, plus-value, correspond au plus de jouir. La jouissance de la peau au contact des vêtements donne sens à son corps. La jouissance concernant la peau vient à la place de la problématique phallique. La suppléance différentielle se situe-là. Cette jouissance fait avènement de corps et noue le scopique, le signifiant fille et la jouissance de la peau. Il y a donc un nouage anthropologique signifiant – image – corps, fondement de ce qu’on appelle l’identité.

Ce nouage de jouissance pris dans un transfert social a pris une valeur paradigmatique pour expliquer la logique transsexuelle mais tout aussi bien la logique humaine en général. J’ai indiqué dans mes deux thèses ainsi que dans un article plus récent (Hubert H., 2013), la logique, qui partant d’une lecture du séminaire « Le sinthome » articulait la pulsion au dire et notamment la définition de la pulsion comme l’écho d’un dire dans le corps. Toute la logique se trouve dans cette dynamique de ce qui fait tenir ensemble un corps dans sa jointure aux signifiants. Le sinthome dès la première séance du séminaire le 18 novembre 1975 concerne le primat du laisser tomber d’une personne et sa solution, la captivation par la forme, et la prévalence de la voix et du scopique. Il y a un laisser tomber dans la problématique transsexuelle qui est en lien avec une privation. Cette privation renvoie à une valeur qui  fonctionne dans le transfert social mais ne fonctionne pas pour la personne trans. La valeur qui fonctionne habituellement par le fait que l’attribution du genre homme est produite anatomiquement par la présence du pénis sur le corps, ne fonctionne pas.  Cette conjonction faite communément ne fait pas vivre, résonner, consonner le corps en question dans le cadre de la transsexualité. Cette privation a pour effet de faire vivre un pousse, une pulsion, tout d’abord du côté de la forme, et la personne veut être à cette place où se produit une forme qui procure de la jouissance. Ce laisser tomber né d’une problématique sociale a pour solution la production d’un plus de jouir qui supplée à la privation. Ce plus de jouir a pour préliminaire une topologie « être à la place de » et s’articule via la peau et l’habit féminin à une jouissance particulière que je nommerai différentielle, avec la signification que le philosophe François Châtelet apporte à ce terme de différentiel (Chatelet F., 2015). Ce plus de jouir pousse vers la vie face au laisser tomber et va passer à la fonction de valeur avant de devenir exigence d’un droit.

Les mécanismes en mouvement qui sont nommés « laisser tomber, suppléance » vont dans la doxa lacanienne être rapidement recouverts par le terme  « psychose » alors qu’ils s’articulent avec ce dernier enseignement de Lacan qu’inaugure le sinthome, du côté du fonctionnement de la jouissance humaine commune dans son rapport au savoir et à la vérité. La question d’ « en être dit » homme ou femme est bien sûr centrale dans ces nouages de jouissance « mot-image-corps » et la fonction du masque va pouvoir expliquer les oscillations de la conviction aussi bien que la bascule vers le coming out et la demande de réassignation.

Un ordre de jouissance change pour la personne et tout ordre est un nouage signale Lacan. Un nouage se fait puis se défait pour qu’un autre nouage se fasse. Dans  ce cadre où la boussole est la jouissance en tant que plus de jouir les changements nouage / dénouage/ nouage se font lorsque dans l’articulation de ce qui fait conjonction entre le corps et les signifiants, les fonctions de la mort, de l’amour et du non-sens opèrent.

J’ai pu détailler dans mon travail de thèse la logique inconsciente à l’œuvre dans la transsexualité, et par exemple pour la transsexualité Homme vers Femme, la mise en place d’une jouissance différentielle où le destin du plus-de-jouir, la valeur supplémentaire, produit, dans le cadre du transfert social, la fonction d’un masque social. Le trajet de la fonction du masque dans son rapport à la jouissance, trajet fait de dynamiques de nouages « signifiant-image-corps » explique la problématique de transition. Le masque social est féminin au départ du processus de transition : la personne se montre dans le miroir et auprès des autres avec un masque féminin produit par l’habit, le maquillage de la peau, les effets de l’hormonothérapie et de la chirurgie esthétique. Ce masque féminin porte une valeur et la fonction de l’amour est importante dans ce cadre jusqu’au point où une bascule va se faire et le masque va devenir masculin. C’est lorsque le corps de garçon, d’homme, porteur d’un pénis, porte une valeur morte que la bascule peut se faire et que la séparation avec le masque masculin peut se produire. Cela illustre également une nouvelle définition de la pulsion et la mise en forme d’une division pulsionnelle comme motrice. Le point d’aboutissement produit le hors sens qui permet la bascule et le retranchement irréversible du masculin.

Ces découvertes faites dans mes expériences cliniques m’ont permis de dégager une logique à partir du triptyque différentiel « fonction /valeur/trou » en lien avec le triptyque transférentiel « mort, a-mort (Lacan J., 1978), hors sens »

4/Les conséquences

Il convient de se briser à un nouvel imaginaire indique Lacan dans le séminaire XXIII. Il s’agit de briser dans ce cadre tout modèle anatomo-psychopathologique. La transsexualité convoque l’anatomie et m’a permis de faire lien entre l’anatomo-pathologie et la psychopathologie. Giovanni Morgagni (1682 –1771) a défini la méthode anatomo-clinique qui établit une relation de cause à effet entre les lésions constatées sur le cadavre et la séméiologie clinique. Cela a fourni une classification rationnelle des maladies, une nosologie, un système de pensée. Bichat (1771-1802) développera la méthode anatomo-clinique par la dissection des cadavres. Pour Jean-Martin Charcot le principe anatomo-clinique consiste en l’étude soigneuse des symptômes associée à la constatation du siège anatomique des lésions après la mort. Ce bref rappel historique permet de saisir d’où vient la clinique médicale et psychiatrique et que la rupture faite par Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne a pu être recouverte par la suite par cette influence nosographique. Lacan ne nomme-t-il pas De Clérambault comme son seul maître en psychiatrie ? Prendre le symptôme fut-il qualifié de psychanalytique comme primat renvoie à cette référence de l’étude d’un cadavre. Ne dissèque-t-on pas les signifiants dans le cadre d’une « structure », ne coupons nous pas l’état clinique d’une personne de son histoire, en considérant la symptomatologie comme une entité ou « le sujet » comme une entité. Il n’y a pas d’entité martèle Lacan dans le Séminaire « …Où pire ? ». Prendre le primat de la jouissance et du désir dans une perspective transférentielle historique et sociale a une autre portée dynamique : l’état clinique devient vivant. Du coup la mort est saisie d’une autre manière : un signifiant ne fonctionne plus dans un régime de jouissance nous apprend la problématique transsexuelle. Le signifiant garçon ou homme ou pénis cesse de fonctionner dans le moment qui précède le crucial de la transition concrète, corporelle homme vers femme. Le transsexualisme fait trou définitif dans ce qui fut le trépied psychopathologique psychanalytique « Névrose, Psychose et Perversion », NPP. Ce NPP n’est pas plus un outil que le DSM d’un point de vue psychanalytique lacanien ouvert par la nouvelle clinique du sinthome. Le fonctionnement, terme que l’on retrouve dans la première définition médicale du syndrome transsexuel, vient avec le triptyque fonction / valeur/ trou, clore la pertinence du concept de structure et de l’avatar structuraliste.

Il n’y a pas de maladie mentale insiste Lacan à la fin de son enseignement. La question est posée dans le séminaire  « …ou pire ? » lorsque Lacan évoque « la connaissance de soi-même supposée faire l’homme ». Il indique que cette connaissance vient du corps et qu’au niveau historique la connaissance de soi-même c’est d’abord l’hygiène puis vient la maladie qui ne se règle pas par l’hygiène. Enfin Lacan pose la question d’une fonction possible de relais par la psychanalyse dans l’histoire.

« Alors, tout de même, la question que je voudrais faire sentir aujour­d’hui, c’est ça, c’est l’analyste qui est là et qui a l’air de prendre un relais. On parle de maladie, on sait pas, en même temps on dit qu’il n’y en a pas, qu’il n’y a pas de maladie mentale par exemple, à juste titre au sens où c’est une entité nosologique comme on disait autrefois, c’est pas du tout entitaire, la maladie mentale. C’est plutôt la mentalité qui a des failles, exprimons-nous comme ça rapidement » (Lacan J., 1971-1972, p.224).

Ce commentaire de Lacan rejoint un propos du philosophe François Châtelet : « Freud constate qu’il y a des malades et que l’on traite de fous des gens qui, après tout, n’ont peut-être qu’une autre forme d’intelligence » (Chatelet F., 2015).

Cet appel à différentes formes de savoirs humains implique de respecter le savoir émis par la personne qui souffre et se confie, en l’écoutant certes avec la boussole de l’inconscient, du désir et de la jouissance, mais en le respectant, c’est-à-dire en lui donnant la dignité d’un savoir différentiel qui participe à l’élaboration d’un savoir commun dans le cadre de deux primats, celui de la pratique transférentielle et celui de la supposition, tels que Lacan a pu les proposer le 9 octobre 1967.

Cela tranche par rapport aux dogmes et au primat du savoir.

Il est important dans ce cadre de pouvoir analyser les contradictions et saisir pourquoi la psychanalyse lacanienne a pu être majoritairement du côté de la psychiatrisation d’une différence parmi les humains avec la question transsexuelle. Il est important dans ce contexte d’interroger le rapport de Lacan avec la philosophie. François Châtelet distingue les philosophies mortes et les philosophies actives en signalant que le glissement de ces dernières aux premières est rapide. La philosophie morte est celle des doctrines écrit-il, « elle reconstruit des livres définitifs, répliques caricaturales de la Bible » (Chatelet, 1972-1973, p.341). La philosophie active « Elle déplace.Si elle y parvient (…) c’est qu’elle est elle-même tout à fait déplacée : complètement dans l’ordre social et, de ce fait, complètement désordonnée » (Idem).

Je ferai comme hypothèse que « la question préliminaire » est un texte qui transfère du côté de la philosophie morte contrairement au Séminaire III sur les psychoses. Il y a quelque chose de remarquable : dans le Séminaire III (1955-56), consacré au Président Schreber, il n’est aucunement fait mention de transsexualisme ou de jouissance transsexualiste. Ce qui est présenté en 1958 dans la « question préliminaire » va au contraire mettre en avant cette question. Que s’est-il passé ? Le Séminaire III a pour conclusion la mise en évidence d’un certain rapport au savoir dans la dite-psychose qui est nommé Verwerfung puis forclusion. Le Séminaire IV forgera le concept de Nom-du-Père et en 1958 arrivera donc la Forclusion du Nom du Père qui va fonctionner comme doctrine.

Une philosophie morte de la doctrine porte dans la pratique sociale des humains ainsi catégorisés une condamnation, un meurtre social.

Il y a dans l’oeuvre de Lacan comme dans toute œuvre d’importance des contradictions au travail, des glissements. La transsexualité fait pavé dans la mare, montrant sur cet aspect le poids doctrinaire mortifère qui a pour point de départ 1958.

Cela s’accorde tout à fait à la critique faite par Louis Althusser à Lacan, le danger de produire une philosophie de la psychanalyse comme certains philosophes, Hegel notamment, ont produit une philosophie de l’Histoire. Althusser et surtout Châtelet ont repris un versant réellement révolutionnaire chez Marx : il n’y a pas de philosophie de l’Histoire (qui aura aussi son pendant contraire)

La critique que je pointe concernant la philosophie morte de la doctrine rejoint ici la critique qu’une approche psychanalytique peut être aussi philosophie de l’histoire, histoire d’une personne cette fois-ci.

Les deux outils importants que Lacan fournit dans la partie de son enseignement marquée par le déplacé / déplacement dont parle Châtelet sont en affinité avec la question transsexuelle telle que j’ai pu la rencontrer dans les expériences de pratique transférentielle. Il s’agit du retour à Marx et de l’outil du sinthome. Il me paraît intéressant de proposer un dépassement et de mêler Marx à l’invention sinthomatique. La question du plus-de-jouir et de la valeur sont à connecter au sinthome par le biais de la boussole de la jouissance.  Ainsi Lacan évoque dans le séminaire « La logique du fantasme » l’égalisation de deux valeurs différentes : valeur d’usage et valeur de jouissance et il souligne que la valeur de jouissance joue là le rôle de la valeur d’échange » (Lacan J., 1966-1967) et le fait essentiel qu’« Une jouissance passe à la fonction de valeur » (Idem). Ces éléments permettent d’avancer sur la logique inconsciente du fonctionnement des valeurs.

Pour ne pas conclure

Un cap historique est en vue, les transsexuels ont affirmé un refus face à une privation sociale, marqué une appropriation de savoir. La transsexualité n’est pas une maladie mais une problématique sociale qui bouscule l’ordre établi. A l’heure où plusieurs pays ont mis en place officiellement un troisième genre, où l’autodétermination du genre en Europe devrait mettre fin à la psychiatrisation forcée pour cause de différence entre humains, la question d’une aide psychanalytique pourra s’affranchir de l’ordre ancien et passer dans le registre du transfert social2, d’une question déficitaire à une question différentielle.

Le trou fait dans l’ordre établi concerne la question scopique et donc la révolution numérique actuelle. La question du média internet est d’ailleurs très importante. Elle est de plus en plus vectrice de demandes, de questionnements sur l’identité sexuelle. Face à un ressenti étrange d’être de l’autre sexe, la personne, quelque soit son âge a besoin pour que l’énigme se lève d’avoir connaissance d’un semblable. Cela est facilité par le contact sur le net. De même les différentes formes de savoir sont très accessibles et modifient le rapport à la supposition de savoir.

Lacan a une formule pour dire la découverte freudienne : Freud a lu qu’il y avait un inconscient en écoutant les hystériques. Il y a une lecture à partir de l’oreille. Avec le sinthome et avec la question portée par les transsexuels, il y a aussi la lecture à partir de l’œil, ce qui fait référence à l’art contemporain ainsi que me l’a signalé l’artiste coréenne Eun Young Lee Park3 par la formule « Listen to your eyes »4, « Ecoutez vos yeux ».

BIBLIOGRAPHIE

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HUBERT H (2013), « Variations sinthomales sur la réassignation transsexuelle » in Clinique lacanienne n°23, Eres

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STOLLER R (1989), Masculin ou féminin, Paris, PUF


Hervé HUBERT

Psychiatre, Psychanalyste, Praticien Hospitalier

Chef de Service du CPMS Elan Retrouvé

Docteur en Psychanalyse, Docteur en Psychologie