La passe

Résumé. En quoi un certain mode d’agencement collectif de travail pourrait éviter la reproduction dogmatique d’un savoir ? Un savoir sur l’inconscient ne saurait être transmissible. Ce que certains peuvent éprouver des effets de rencontre avec cette expérience de l’inconscient va permettre d’en soutenir l’existence dans leurs pratiques professionnelles.

Qu’une position à y tenir ne soit pas l’effet d’un modèle imposé mais qu’elle s’appuye sur l’expérience de cette rencontre et le travail partagé avec quelques autres dans la prise en compte du malaise contemporain, voilà sur quoi je vais mettre l ’accent.

Article.

Je souhaitais rendre compte d’une expérience, le fruit du croisement de mon travail à l’Elan et de mon inscription à une école de psychanalyse orientée par l’existence de la passe1Je pars donc d’une expérience s’appuyant sur la psychanalyse pour éclairer quelque chose d’une logique de transmission qui se détache des standards universitaires.

Comment, à ce croisement, quelque chose de mon travail dans l’école analytique (et ce que j’ai pu y mettre en forme de l’articulation de ce travail avec le singulier de la cure c-à-d  la possibilité accrue de différenciation,, de se laisser enseigner, décompléter, de réajuster ses points de vue, de trouver appui sur quelques autres pour questionner certains points, d’accepter de se laisser enseigner par des éléments pouvant mettre en cause les idées établies,

comment tout cela m’a aidée à soutenir une position dans l’institution de soins, position que je qualifierai de déplacement ou non assignation .

Je n’ai pas attendu de m’inscrire à une école pour soutenir ma position mais ce qui a pu y faire école (dans le partage de ma question avec quelques autres) m’a permis d’ajuster les bords, de ce lieu où fonctionne une procédure de passe.

Ce qui m’a fait souhaiter vous dire quelques mots là-dessus.

Cette position,  je l’ai soutenue dans mon adresse aux patients rencontrés et aux internes en psychiatrie avec qui un travail de réflexion a été mis en place. Le petit décalage, position qui est  de ne pas  savoir pour l’autre mais qui n’est pas pour autant de ne rien connaître.

Je souhaitais participer pour soutenir un point très particulier qui est celui de notre responsabilité dans la position à tenir face aux personnes que nous rencontrons. Cette position, orientée par la référence analytique dont je me réclame, est celle d’un décentrement toujours possible et ne peut être compatible avec une quelconque obéissance à une loi institutionnelle.

Dans notre structure de consultations, il s’est agi de ne pas se laisser assigner à une place de spécialiste de la psychopathologie du travail (à la suite d’un changement de nom de notre unité).

Soutenir une position de non spécialiste, ne pas savoir pour l’autre, ce qui n’implique certainement pas de ne rien vouloir en savoir de ce qui lui arrive et de ses raisons, mais à travers son dire et non de notre point de vue, et encore moins de ne rien connaître à la dimension du travail pour lequel nous pouvons nous considérer plutôt expérimentés.

C’est à ce niveau de leur dire que peut se loger cette singularité qui nous occupe et nous démarque des démarches de prévention ou de solution réparatrice.

Accueillir sans ségrégation ; non sauver, mais accueillir ce qu’ils ont d’important à dire –en ouvrant l’espace au possible de la dimension inconsciente pour ceux qui veulent bien s’en emparer.

J’ai eu la surprise d’entendre plusieurs personnes me dire comment c’était la première fois qu’elles pouvaient enfin dire ce qui s’était passé pour elles. Jusque là, elles avaient répondu à des questionnaires et des conseils leur avaient été prodigués, mais elles n’avaient pas encore pu dire grand chose. Leur parole avait été confisquée par la nécessité de répondre à tous les questionnaires en circulation.

Il s’agit bien pour nous de créer un espace pour dire.

En considérant que l’enjeu politique qui apparaît très nettement dans les différentes situations rencontrées ne dédouane pas forcément chacun de s’interroger sur ce qui se passe pour lui ; d’en répondre de sa place.Un possible décalage à leur proposer par rapport à leur plainte initiale.Ne pas se laisser engouffrer dans ce registre et offrir,  peut-être pas une écoute mais une pratique.

Introduire une discontinuité dans la continuité de ce qui se répète. Avec une modalité de présence corporelle qui va amener à créer des écarts et rompre avec la continuité du discours en place. Il ne s’agit pas d’une écoute de la continuité, mais plutôt d’une pratique de la discontinuité.

C’est ce  ce que nous avons voulu mettre au travail avec des internes en psychiatrie. A coté du cursus universitaire, qui donne les bases d’un savoir et d’un repérage nécessaires, orienté plutôt par des réponses à donner aux troubles observés, nous avons pu souhaiter introduire une discontinuité dans ce discours et rappeler l’existence d’autres façons ; et s’interroger sur la place d’où l’on prend nos décisions.

.Je souligne que si une pratique analytique n’est pas l’ordinaire des prises en charge, la référence à celle-ci m’engage dans le fait de tenir une position qui ne soit pas celle d’une technique à suivre.J’insiste sur ce point –elle m’engage- avec la capacité de tenir une position qui ne soit pas l’exercice d’un pouvoir.Et si cette question m’a préoccupée tant au long de ma trajectoire professionnelle, elle s’est posée avec une acuité particulière dans la rencontre avec la passe.

Je n’ai pas été partie prenante directement dans le dispositif mais je l’ai été dans la réflexion sur l’enjeu de formation et d’enseignement dans ce qui serait une école analytique. Je me réfère là à cette notion de Lacan qui la décale de ce que serait un enseignement professionnel, d’un professeur à ses élèves, et qui repose sur l’engagement de chacun dans sa mise, qui ne correspondrait plus à aucune obligation de cursus à suivre.

Que ça fasse école ne se décrète pas. C’est dans l’après-coup qu’il peut être repéré que ça a eu lieu,  juste que le groupe n’y ait pas fait obstacle avec ses enjeux de prestance et de pouvoir. Peut-être y a-t-il lieu de considérer que cette modalité n’a pas encore trouvé ses conditions de possibilité, même si quelques expériences éparses ont pu fonctionner.Comment faire du commun à partir d’un savoir éminemment singulier. Savoir sur l’inconscient, non transmissible, produit de la singularité d’un parcours et enclin à l’effacement.( Lacan, 1978- Attal, 2012)

La question est complexe et n’a pas lâché la préoccupation des institutions analytiques depuis le début. Comment soutenir une formation qui ne soit pas de pure obéissance ou respect d’un protocole à suivre, mais engagement à partir de son point de question.

Lacan invente la passe dans le temps de ses élaborations théoriques comme pratique visant à saisir et ne pas laisser s’effacer sur quoi repose cette singularité.

Avec le souci de se démarquer d’un mode de transmission en vigueur où pouvait prévaloir la conformité à un standard et l’accès à un titre qui mènerait à l’appartenance à une caste.   La mise en plac de cette modalité ne sera pas à l’abri de ce que Lacan déplorait et tentait de contourner – d’où sa réflexion, c’est un échec, cette passe, qui, produirait de la hiérarchie et viserait à une transmission de connaissances  mais non la passe, dans ses enjeux de subversion, justement.( Lacan, 1978)

Epreuve en chicane pour se démarquer du témoignage direct avec ses possibles effets transférentiels et amener au plus prés de l’expérience de l’acte analytique, d’en saisir quelque chose de ce qui est venu entamer les croyances de quelqu ’un , avec l’établissement d’un nouveau type de lien social qui ne soit plus de maîtrise mais de déconsistance.

Quel point de réel a pu s’entendre à partir des effets produits par le témoignage d’un passant à deux passeurs qui témoignent à leur tour auprés d’un cartel de passe ( divers noms ont été retenus pour indiquer que ces personnes dans le cartel ne sont pas les membres d’un jury).

L’accent est mis sur la dimension enseignante de celui qui vient témoigner, et non sur le savoir de ceux qui l’écoutent.

Cette dimension, d’où vient l’enseignement, peut se retrouver en institution, dans la façon de se laisser enseigner par ceux qui viennent nous parler.

Et si Lacan a bien insisté sur un point, c’est la façon dont on n’entend que ce que l’on connaît déjà.  D’où la difficulté à entendre l’altérité. C’est ainsi qu’il donne toute sa place à la parole psychotique comme pouvant venir nous enseigner.

La passe comme ouverture à un autre mode de transmission.

Cette expérience de la passe n’est en rien une restitution,  la reconnaissance de phénomènes connus (par un corps de spécialistes, d’experts ), c’est un événement de rencontre : il s’est passé quelque chose d’une possibilité de nommer. Il ne s’agit pas de transmettre un objet, mais de dire qu’il y a eu possibilité de nommer un point de réel qui a pu se faire entendre. C’est une invention (nouvelle production subjective).

La passe est le lieu d’une expérience partagée entre plusieurs personnes à différentes places. A travers le témoignage du passant qui n’est pas un récit objectivant, distancié de son histoire, fruit de l’érudition, mais le fait de produire quelque chose de nouveau qui vient surprendre aussi bien le passant que les autres agents.

Lieu d’expérience commune qui peut saisir chacun des différents agents de l’expérience, mais de façon différente. C’est l’existence de ce saisissement qui va produire une nomination AE.

Il y a là une façon de nous indiquer d’où nous tenons notre place. De notre question, et non d’un savoir institué.

La logique de la passe n’est ainsi pas de transmettre un savoir(déjà su),  mais de rencontrer un point de subjectivité impossible à attraper et venant entamer le savoir en cours (un insu dans le savoir) et  de rendre possible l’invention d’un lien subjectif, d’un mode d’accueil tel qu’il ne soit pas d’assignation. C’est un opérateur qui permet une remise en question permanente.

Je le répète, s’il est toujours bien difficile d’en savoir plus sur ce qui fait point d’intransmissible, la procédure peut venir créer un lien particulier régi par les lois du collectif plutôt que celles du groupe.

Là où le groupe2, avec ses processus d’identification, tend à produire de l’homogène, les lois du collectif permettent la prise en compte des écarts (certains parlent d’agencement des hétérogénéités). La passe est en place de fonction de production et non de transmission (production de nouveau et non transmission du même).

Elle tend à créer une autre modalité d’agencement des liens dans le groupe.

La passe, comme opérateur logique, vient favoriser un certain mode de fonctionnement (où la place de chacun dépend d’un geste politique d’implication et non d’une assignation selon un ordre qui le décrète) et faire circuler le souhait de travailler sur ses questions propres avec quelques autres prêts à s’en emparer. Ce qui peut ainsi venir faire école dans l’association.

L’opération constituante de la passe permet de soutenir la façon dont nous sommes tous concernés par un point de réel, un point où nous avons été entamés, ce que la procédure vient rappeler, qui peut venir nommer que ce point de singularité chez ceux qui s’y engagent a produit des effets. Et rappeler ainsi la façon d’envisager la formation comme décalée de tout modèle. C’est ce point de réel irréductible à toute prise signifiante qui vient marquer notre part inconsciente.( Peuchmaur,  Carnets E.P.S.F.)

Bien des écueils sont possibles dans la mise en place de cette procédure, notamment de la transformer en étape d’un cursus avec un titre à la clé. Les différentes associations s’en sont emparées de façons diverses. La référence de base reste la proposition de 67( Lacan 2001). Mais Lacan lui-même a pu s’y trouver empêtré. Pour arriver à peser cette question, il importe de tenir compte de ses élaborations ultérieures, souvent complexes et surtout méconnues, voire ignorées,  mais où peuvent surgir des énoncés indiquant bien que cette passe n’a rien à voir avec un titre -ce qui la ramènerait à une pure épreuve universitaire- mais est une épreuve d’un bien autre ordre (Lacan 1974, 1975,1978).

Si les modalités peuvent se discuter, le principe est irréfutable, nous rappelle Clavreul qui est un de ceux à en avoir entendu les enjeux (‘Clavreul, 2010)

Enjeux de subversion où il ne s’agit pas de constituer un corps de notables, des AE qui seraient nommés à un titre.

AE = 2 lettres par lesquelles sont indiquées qu’il y a eu nomination. AE, analyste d’école, désignant non des personnes mais des places logiques.

J’insiste sur ce que martèle Lacan dans un séminaire comme l’Acte analytique (dans le même temps que la mise en place de sa procédure) : que le repérage qu’il opère est en termes de fonction logique et que dans les places occupées, celle « du psychanalyste » n’est pas d’être mais d’une fonction qui se réalise ou pas.(Lacan, 1967)

Ce n’est jamais établi et c’est à renouveler à chaque rencontre.

Il n’y a pas d’être du psychanalyste à quoi accéder de façon établie.

La procédure qu’il invente à ce moment vise à repérer les places logiques à travers les effets de saisissement sur les différents agents.

Ce qui peut s’entendre d’effets de déconsistance, où peut s’entendre que le passant pourra venir occuper cette place, du psychanalyste, sur un mode qui ne soit pas l’exercice d’un pouvoir.

Dans la ronde des discours –ce qui tourne dans le dire du passant-, si du psychanalyste est à l’œuvre, aucun autre discours ne pourra venir obturer le point d’évidement en train de se créer.

Contribuer donc à construire un lien social tel que chacun puisse soutenir son travail à partir de ce qui l’a fondé, de son désir d’analyste (sa façon propre de défaire le Un et les fixations identitaires) et non sur l’application d’une technique qui se réduirait à l’imposition d’un modèle.

D’où cet énoncé que chaque psychanalyste a à réinventer la psychanalyse, depuis sa part singulière qui a pu émerger dans la pratique de sa cure, avec une nouvelle façon de dire et depuis les formes particulières du malaise propre à son époque, avec un analysant, un être parlant sans doute pas tout à fait identique à celui d’il y a cinquante  ou soixante ans.

Compte tenu de l’insistance du groupe humain, tendant à abraser ces particularités et pouvant négliger l’accès à ce singulier, cette démarche peut être bien difficile à mettre en œuvre.

Mais peut-être de cette possibilité avec la passe comme épreuve logique de production de nouveau, dépend la chance pour la psychanalyse de conserver sa dimension de recherche et sa puissance dans le champ de la pensée.

Ne jamais perdre ces enjeux de vue !

C’est bien à quoi s’est attaché un auteur comme José Attal qui vient de mourir et à qui je rends hommage aujourd’hui.

C’est un de ceux qui s’est particulièrement penché sur les derniers textes de Lacan pour en proposer une lecture renouvelée et ouvrir le champ de la recherche sur la passe comme opération logique, ne visant pas à une transmission mais à une production subjective. Et par là, permettant un renouvellement de la pensée ( Attal, 2012).

Je lui rendrai hommage en reprenant ce passage –trouvé dans un vieux Magazine Littéraire- à propos de Derrida qui se fait aussi le défenseur de la pertinence du champ de la psychanalyse, non figé dans un dogme mais dans une visée de renouvellement permanent.

Avec Derrida, celui qui a peut-être le mieux saisi que l’inconscient dit toujours oui, à travers toutes ses sur-dénégations, qu’il ne renonce jamais ni n’abandonne sans don ou restance, qu’il tient toutes les contradictions à la fois.

Si Derrida veille avec vigilance sur la nuit de la psychanalyse, il n’hésite pas à la ramener à l’ordre du jour chaque fois que dans l’air du temps, on commence à faire comme si la prise en compte de l’événement de la psychanalyse, d’une logique de l’inconscient n’était plus de rigueur, n’avait plus sa place dans quelque chose comme une histoire de la raison.

Dans « Voyou » il réitère que tout discours sur la raison devra nécessairement tenir compte de la nuit de l’inconscient. Il dit : « Soit dit en passant, trop vite, les lumières à venir devraient donc nous enjoindre de compter aussi avec la logique de l’inconscient et donc avec l’idée au moins, je ne dis pas avec la doctrine, engagée par une révolution psychanalytique. » (Derrida,

2003)

J’ai souhaité que mon propos ouvre à de nouvelles questions. De nouvelles façons de dire.

Et que peut-être çà fasse courroie de transmission entre ce que mes collègues  vous ont présenté et ce que vont amener nos futurs collègues nouveaux ( internes en psychiatrie et stagiaires psychologues).

BIBLIOGRAPHIE

Allouch J., L’éthification de la psychanalyse, calamité,  Cahiers de l’Unebévue, E.PE.L.,

Paris, 1997.

Attal J., La passe à plus d’un titre, Cahiers de l’Unebévue, Paris, 2012.

Clavreul J., La formation des analystes, Paris, Hermann, 2010.

Derrida J., Voyous, Galilée, Paris, 2003, p.215

Lacan J., « proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole », Autres écrits,

Seuil, Paris, 2001, PP.243-259.

« Congrès de la Grande-Motte », Lettres de l’EFP, no 15, Juin 75

« La transmission », Lettres de l’EFP, no 25, juillet 1978

L’acte analytique, séminaire non publié, 1967-1968)

Les non-dupes errent, Seuil, Paris, 1974.

Peuchmaur P., «  Un paris structural », Carnets de l’EPSF, no 93, PP. 51-54.

Pascale Peuchmaur

Psychologue clinicienne, Psychanalyste

Unité de psychothérapie et de psychopathologie du travail

Association l’Elan retrouvé